Impossible

Si vous avez de la foi comme un grain de moutarde, vous direz à cette montagne : Transporte-toi d’ici là, et elle se transportera ; rien ne vous sera impossible. (Mt 17,21)

Serions-nous prêt à partir sur un vaisseau spatial, laissant notre famille derrière nous, sachant qu’il serait exceptionnel que tous se rendent à bon port, qu’il est possible que le vaisseau se désintègre avec tous ses occupants, que nous ne connaissions pas l’endroit où nous allons, que les quelques rapports sur ces espaces mentionnent que le climat y est effroyable, et que certaines populations avoisinantes rêvent de décapiter les peuples voisins sur le territoire ? Et qu’il y eut déjà de nombreux massacres ?

Serions-nous prêts à aller nous installer, pour fonder nos famille, dans des contrées en guerre ? Serions-nous prêt à atteindre des territoires où les hôpitaux, écoles, maisons, sont à construire ? À les voir brûler à maintes reprises et devoir tout reconstruire ? Où les moyens de subsistance sont à arracher à une nature hivernale ?

Nos ancêtres l’ont fait, l’incompréhensible, l’impossible.

« L’historienne québécoise Dominique Deslandres compare la fondation de Montréal à l’expédition Mars One qui projette d’installer une colonie humaine sur Mars dès 2024. « Montréal est alors l’endroit le plus dangereux au monde, dit-elle. On a très peu de chances d’en revenir. » (Christian Rioux, Le Devoir du 23 août 2016)

L’expédition montréalaise, dans les mots de l’époque, on la désignait comme la « folle aventure »… rien de moins.

Pourtant, des hommes et des femmes sont venus dans cet univers hostile, pour y demeurer, y passer leur vie ; pour les survivants, y donner naissance à leurs enfants.

Des fous.

Nous sommes là depuis 375 ans, vivant sur une terre où il était en théorie impossible de survivre. Nous le devons à ces ancêtres valeureux.

J’ai un devoir de reconnaissance.

C’est l’idée qui me vient aussi à la lecture de l’ouvrage de Bernard Peyrous et Marie-Ange Pompignoli. Ils racontent l’histoire de nos ancêtres et expliquent les motivations de ceux qui ont voulu construire ce pays. Plus de 400 ans de courage. Parce qu’après la fondation et la Grande paix amérindienne de 1701, il y aura la guerre avec les Anglais. Après la défaite de 1763, il y aura le combat pour survivre, de nouveau, pour maintenir ses écoles françaises et conserver sa foi sous le joug d’un occupant désirant imposer sa culture et sa religion. Tout un peuple qui travaille en silence pour survivre et transmettre ses valeurs qui ont fait sa force morale, une force que rien n’a pu détruire pendant 4 siècles. Ils ont fait tout simplement des miracles.

Lire l’histoire de nos ancêtres, c’est frapper un mur plus dur que le béton. Celui des fondations sur lesquelles sont érigées tout ce qui est visible à nos yeux.

Il y a un élément qui me bouleverse dans cette histoire, c’est cette force morale incompréhensible et indestructible. On a décrit ces siècles comme une grande noirceur…

Lorsqu’on regarde notre histoire, comme on regarde un paysage du sommet d’une montagne, nous pouvons avoir le souffle coupé.

Nous sommes à la recherche de modèles, de sources d’inspirations.

Ils furent des modèles de force, de bravoure, de compassion, de dévouement, d’oubli de soi, d’humilité, de douceur, de patience.

Jusqu’à aujourd’hui, on peut trouver dans notre peuple des personnes de cette espèce.

C’est ce à quoi nous invite la somme de Peyrous et Pompignoli, « La sainteté canadienne ».

Du père Jean de Brébeuf, se préparant consciemment à donner sa vie sous la torture, tout en confiant qu’il avait peur d’une piqure d’épingle, au père Guy Pinard mort sous les balles au Rwanda en 1997, qui affirmait « Je sais que je suis en sursis depuis plus de 20 ans ; ce qui me préoccupe, c’est la situation des gens d’ici ».

De Jeanne Le Ber, recluse, enfermée dans un trois pièce pendant près de 20 ans, priant sept heures par jour, brodant, tissant des habits pour les pauvres de sa ville, pratiquant une vie de prière et de pénitence, se levant la nuit pour veiller, méditer, prier pour sa ville cette Flamme dans l’église, qu’elle voyait de sa chambre, près de la lampe du sanctuaire (on dira à sa mort lors d’obsèques solennelles, qu’« elle a fait trop d’honneur à cette ville et à cette Église, pour que nous puissions nous dispenser de rendre à sa mémoire des marques de distinction et d’une estime toute particulière. »), à Émilien Tardif, décédé en 1999, qui parlera aux foules de centaines de milliers de personnes, « aux hommes et aux femmes qui désespèrent parce qu’ils ne connaissent pas Jésus », disait-il, dans 72 pays, traversant l’équivalent de 20 fois le tour de la terre.

« Désespèrent parce qu’ils ne connaissent pas Jésus », intimement, personnellement…

Toute notre histoire, tout leur cœur s’explique par un trésor pour lesquels ils étaient prêt à tout, ou plutôt, prêt à une seule chose : aimer.

PEYROUS, Bernard, POMPIGNOLI, Marie-Ange . La sainteté canadienne, Montréal, Novalis, 2016, 470 p.

Image : Jean-Guillaume Dumont, Diagonale (2005)

 

7 Comments

  1. Le mysticisme (ou les mysticismes) du XVIIe siècle a donné lieu à bien des excès (ex: révocation de l’édit de Nantes) et des réalisations prodigieuses comme la fondation de la Nouvelle-France. En Nouvelle-Angleterre, la quête d’une terre vierge pour y exercer sa liberté religieuse à l’encontre de l’arbitraire royal aura tout de même dérivé jusqu’à fonder une société mercantile et profondément inégalitaire. Dans son imperméabilité au monde anglo-saxon, ce qui deviendra le Québec a survécu à l’assimilation grâce à l’isolement territorial, la résistance passive et l’opportunisme de son clergé (vu positivement), une superbe que l’omnipotence des campagnes aura contribué à nourrir jusqu’à la bêtise. De la Nouvelle-France au Bas-Canada, le « canadien » ne brillait pas par sa culture (alphabétisation affolante qui frôle encore les 56% aujourd’hui), ce que Lord Durham reprendra dans son fameux rapport, et sa pratique religieuse tenait pour beaucoup aux directives de l’évêque de Québec puis de Montréal. La vie politique y était primaire et violente comme pour ces enfants qui ragent de ne se faire comprendre. Voilà de quoi faire réfléchir sur le destin des peuples.

    À rebours, on peut projeter un dessein, comme un plan qui aurait présidé à la survivance d’une nation. Mais je ne suis pas de ceux qui élèvent au nues, s’emportent en envolées lyriques sur les conditions de la survivance d’autant que celles-ci se révèlent un peu bêtes. À preuve, l’ouverture du Québec au monde pose la question de sa perméabilité, de sa fragilité supposée et réveille en marge des centres urbains (j’inclue Québec) les mêmes réflexes de fermetures. Ce grand brassage de populations auquel les guerres actuelles nous confrontent ouvrent un débat quant à nous-mêmes alors qu’elle devrait interpeller l’autre, l’arrivant. La tentation au repli identitaire a fait recette longtemps mais ne s’accorde plus avec la réalité du monde.

    Vous écrivez « Tout un peuple qui travaille en silence pour survivre et transmettre ses valeurs qui ont fait sa force morale, une force que rien n’a pu détruire pendant 4 siècles. Ils ont fait tout simplement des miracles. » Cette réécriture de l’histoire ressemble à du révisionnisme, plat, malhonnête intellectuellement (car je vous sais instruit et cultivé) et surtout permissif. Je sais, je choque encore. Pourtant il faut s’imposer cette discipline et considérer que de Jeanne-Mance à Philippe Couillard la route est tout sauf linéaire, qu’elle est jonchée d’Écossais, d’Irlandais, de Juifs, d’Allemands, d’Italiens, d’Haïtiens et de plus en plus de musulmans. Qu’au fil des siècles ce que nous sommes s’est modifié au contact de la différences des autres et que du projet religieux de la Nouvelle-France il subsiste peu.

    Lionel Groulx est mort.

    • Bonjour M. Lalonde,
      Votre point de vue apporte de nombreuses réflexions. Je relève celle parlant du « repli identitaire ». Ce terme péjoratif désigne souvent pour moi un rejet pur et simple de l’amour de son identité, constitutif de l’ouverture à toutes les identités. L’attitude politiquement correcte d’aimer les cultures des nouveaux arrivants, tout en méprisant sa propre identité culturelle relève pour moi de l’imposture et de l’hypocrisie, tout comme l’amour des autres repose aussi sur un sain amour de soi. Pour moi, l’amour des autres cultures implique l’amour de sa propre culture et la défense de celle-ci.
      “Veillez par tous les moyens sur cette souveraineté fondamentale que possède chaque nation en vertu de sa propre culture. Protégez-là comme la prunelle de vos yeux pour l’avenir de la grande famille humaine.” (Jean-Paul II/UNESCO – 2 juin 1980)
      Vous écrivez : « Cette réécriture de l’histoire ressemble à du révisionnisme, plat, malhonnête intellectuellement (car je vous sais instruit et cultivé) et surtout permissif. Je sais, je choque encore. Pourtant il faut s’imposer cette discipline et considérer que de Jeanne-Mance à Philippe Couillard la route est tout sauf linéaire, qu’elle est jonchée d’Écossais, d’Irlandais, de Juifs, d’Allemands, d’Italiens, d’Haïtiens et de plus en plus de musulmans. Qu’au fil des siècles ce que nous sommes s’est modifié au contact de la différence des autres et que du projet religieux de la Nouvelle-France il subsiste peu.
      Lionel Groulx est mort. »
      À mon tour de vous, relancez la balle. Nul ne peut nier que jusqu’aux 50 dernières années, l’héritage de la Nouvelle-France, catholique et français est plus que vivant. Nous sommes le peuple qui a envoyé proportionnellement à sa population, le plus de missionnaires au monde. L’arrivée d’une population très minoritaire au Québec, avant le 20e siècle, infime avant la défaite de 1763, après deux siècles de colonisation, ne peut effacer la présence combien majoritaire du fait français et, toujours aujourd’hui, d’une grande majorité de personnes se disant chrétiennes (ce n’est pas à nous de juger ce que signifie exactement cette affirmation chez ces personnes tout à fait libres de se définir autrement dans les sondages…)
      Du projet religieux de la Nouvelle-France, il reste beaucoup, mais simplement, comme tout bien, ce n’est pas ce qui fait les manchettes ! La lecture du livre sur la sainteté canadienne du père Peyrous, avec une partie sur les saints de la fin du 20e siècle vous portera à réfléchir, je le crois, sur la vivacité de la foi de beaucoup de nos contemporains. Vous réduisez l’histoire d’un peuple chrétien à la conception d’un grand historien, que vous affirmez morte. L’histoire du peuple chrétien du Québec et du Canada français dépasse aujourd’hui cette conception centrée sur les Canadiens français. Elle s’enrichit de l’apport des nouveaux immigrants qui sont toujours majoritairement chrétiens, sans effacer l’histoire et la présence du peuple qui a implanté le christianisme au Canada.

      Je crois rejoindre votre pensée en affirmant qu’il est vraiment dommage de toujours simplifier en une certaine opposition, l’amour de son peuple et de sa culture, d’avec l’amour et l’accueil des nouvelles cultures dans ce qu’elles ont de mieux.

  2. Bonjour M. Laffitte,

    lorsque vous écrivez « L’attitude politiquement correcte d’aimer les cultures des nouveaux arrivants, tout en méprisant sa propre identité culturelle relève pour moi de l’imposture et de l’hypocrisie », vous affirmez une vérité incontournable. Je ne peux m’abstraire au profit de l’accueil de l’autre. La rectitude politique est une attitude avant d’être une conviction qui, par son intransigeance, peut conduire à des excès qui navre la raison. Mais là n’était pas mon propos immédiat. Je disais que l’histoire du Québec n’est pas celle d’un seul peuple mais qu’elle est plurielle par l’ajout progressif des immigrants au fil des siècles. Personnellement, je crois que cette identité première (la Nouvelle-France) est une image de l’esprit, une projection de ce que nous souhaitons avoir été, un peu comme en état de nature, alors qu’en fait dès l’arrivée des premiers colons l’influence amérindienne a profondément modifié le français que nous étions. Et les siècles subséquents n’ont fait que nous transformer davantage au cœur des villes dans l’opposition opiniâtre des campagnes (lieu de toutes les résistances).

    Reconnaître l’apport des nouveaux arrivants comme autant d’ajouts à ce que nous sommes ne relève pas de la rectitude politique ou du déni de nous-mêmes. C’est une réalité objective (pensons aux Molson, Nincheri, Hornstein, Sajjan, etc) à . Aussi, regarder l’arrivée de la nouvelle immigration ne devrait pas être perçue comme une menace mais la chance extraordinaire de nous enrichir davantage comme par les siècles passés. Alors pourquoi ce repli identitaire? Parce que cette immigration n’est pas chrétienne. Et c’est là le risque d’opposer la survivance du projet de la Nouvelle-France (terre de mission chrétienne) à l’installation chez nous des musulmans. Remarquez qu’il ne s’agit pas du premier exemple de résistance à une autre religion du livre puisque déjà les juifs ont largement pâti de l’antisémitisme de l’Église au Québec.

    Étant radicalement égaux dans le regard de Dieu, il ne devrait pas y avoir d’enjeux entres nous, de ces mesures de l’autre consistant à évaluer sa qualité de citoyen, de sa légitimité au sein de notre société. de son droit identitaire, de sa qualité d’homme. Seulement l’espoir de mon prochain, en sa capacité de contribuer à ce que nous sommes sans qu’il n’ait à s’oblitérer. Pourquoi lui demander de se fondre en nous? Pourquoi le confiner au ghetto plutôt que de l’accueillir sereinement parmi les nôtres? À l’instar de François marchons en esprit jusqu’à Lampedusa, soyons chrétien sans prétendre qu’il s’agit de rectitude politique. Il n’y a pas de choix sans risques.

    • Bonjour M. Lalonde,

      Voici quelques réflexions que m’inspire votre texte. La première est que je partage votre point de vue selon lequel dès l’arrivée des Français en Nouvelle-France, l’influence des Amérindiens et du climat a permis l’existence d’un nouveau peuple : les Canadiens français. La Nouvelle-France n’est effectivement pas la France. De 1534 à 1763, ils furent pratiquement les seuls immigrés au contact des peuples amérindiens en Nouvelle-France. Ce peuple canadien-français existe et il a vécu de façon majoritaire chez lui pendant plus de 3 siècles. L’apport important et substantiel de nouvelles vagues de migrations ne se fera surtout qu’au XXe siècle, particulièrement dans les dernières décennies.

      Je ne peux que déplorer fortement la phrase suivante que vous ajoutez : « Et les siècles subséquents n’ont fait que nous transformer davantage au cœur des villes dans l’opposition opiniâtre des campagnes (lieu de toutes les résistances). »

      Les Canadiens français, jusqu’à la deuxième partie du XXe siècle, furent majoritairement un peuple de campagnards et d’agriculteurs. L’apparence de mépris que vous dévoilez de ce peuple peut faire comprendre pourquoi vous refusez cette identité canadienne-française et ne voulez surtout pas qu’elle soit représentative de l’histoire de la Nouvelle-France et du Québec.

      Vous identifiez de nouveau l’amour de son peuple et de sa culture, à un « repli identitaire » comme si cet amour de son peuple et de sa culture signifiait nécessairement un refus de ce qu’apportent de bon les nouveaux immigrants. Pourquoi ne parvenez-vous pas à constater justement l’intégration des Nincheri, Molson et autres à la culture québécoise ?

      Vous passez ensuite des questions culturelles aux questions religieuses, affirmant : « Étant radicalement égaux dans le regard de Dieu, il ne devrait pas y avoir d’enjeux entres nous, de ces mesures de l’autre consistant à évaluer sa qualité de citoyen, de sa légitimité au sein de notre société. de son droit identitaire, de sa qualité d’homme. Seulement l’espoir de mon prochain, en sa capacité de contribuer à ce que nous sommes sans qu’il n’ait à s’oblitérer. Pourquoi lui demander de se fondre en nous ? »

      Ici, nous divergeons fondamentalement d’opinions. Vous semblez beaucoup plus respecter l’identité du nouvel arrivant que celle de celui qui l’accueille. Oui, je crois que c’est au peuple hospitalier et à ceux qui s’y sont intégrés de juger qu’il lui est inacceptable qu’on apporte sur son territoire la polygamie, l’excision, les mariages forcés, les avortements selon le sexe de l’enfant, et d’autres pratiques tout à fait « culturelles » et « religieuses ».

      Je crois au devoir du peuple qui accueille d’accepter ce qu’il y a de mieux des nouveaux arrivants. Et je crois à son droit de refuser les pratiques barbares qui pourraient être mêlées aux apports positifs.
      Je crois au devoir des nouveaux arrivants de s’intégrer, « de s’oblitérer » pour reprendre votre terme tout en conservant et partageant ce qu’ils ont de meilleur dans leur culture.

      Je termine en vous confiant que cet échange culturel et ce respect de l’identité du peuple qui accueille et l’ouverture à ce que le nouvel arrivant apporte de mieux, l’intégration de ce dernier tout en partageant ce qu’il a de meilleur qui transforme effectivement le peuple autochtone, je le vis tous les jours dans ma famille, jusque dans ma chair, j’oserais dire, ma femme étant africaine et mes enfants métis. Et je le vis avec joie !

      Mais peut-être avons-nous le même regard sur notre histoire et ces échanges culturels, avec des mots et une perspective différente…

  3. Bonjour M. Laffitte,

    vous connaissez ma position, nos désaccords m’enchantent car ils sont propices au dialogue. Croyez bien que ceux-ci sont pour l’essentiel le fruit de quiproquos malheureux. Nous ne sommes pas si éloignés l’un de l’autre.

    Lorsque vous écrivez « Oui, je crois que c’est au peuple hospitalier et à ceux qui s’y sont intégrés de juger qu’il lui est inacceptable qu’on apporte sur son territoire la polygamie, l’excision, les mariages forcés, les avortements selon le sexe de l’enfant, et d’autres pratiques tout à fait « culturelles » et « religieuses » », vous semblez oublier que nous vivons dans une société de droit, que les choix de chacun sont soumis aux lois et aux chartes, une règle à ne pas confondre avec l’acceptabilité sociale. Dans l’ordre des choses, la seconde précède la première et il n’y a que les sociétés où règne l’arbitraire qui autorisent des comportements impropres au jugement commun. Mais ce disant, j’ouvre une porte sur l’envers de l’autoritarisme en faisant un clin d’œil à la rectitude politique qui, sans faire écho à l’arbitraire, peut en raison de considérations de tolérance, prendre les devants sur l’opinion publique. Mais je m’éloigne de mon sujet.

    Des comportements religieux ou culturels qui s’inscrivent en marge de la loi sont par définition illégaux et relèvent des tribunaux avant la vindicte populaire. Démocratie oblige. Aussi, l’intégration d’une certaine immigration est-elle contrainte aux codes criminel et civil mais en respectant son individualité. Comprenez-moi bien. Chercher l’inadéquation des peuples par la recherche de l’exception culturelle ou religieuse confirme la règle du plus grand nombre, celle de gens honnêtes perméables à ce que nous sommes mais fier de ce qu’ils sont, conscient de ce qu’ils apportent et rebutés par l’idée de s’abstraire pour être acceptés. Notre fermeture les conduit au ghetto, c’est à dire en contradiction avec notre volonté d’intégration. Mais notre volonté d’intégration n’est-elle pas grevée par la peur de l’autre, des réflexes de fermeture, une propension au repli identitaire (il ne faut pas craindre ce mot)?

    Je ne le cache pas, j’habite le centre-ville de Montréal, là où se croisent sur les trottoirs un véritable microcosme de l’humanité. À l’Action de grâce j’avais d’assis à ma table des juifs, des musulmans et des chrétiens, des hommes, des femmes, des gais, des hétéros, une réussite personnelle qui ferait envie à l’ONU. Nous sommes ami(e)s dans le respect de ce que nous sommes et nous nous nourrissons mutuellement de ces différences pour s’enrichir et grandir. Admettez qu’autant de possibilités sont indisponibles en milieu rural, là où l’homogénéité conduit à la recherche de l’identique. Vous écrivez assez durement  » Les Canadiens français, jusqu’à la deuxième partie du XXe siècle, furent majoritairement un peuple de campagnards et d’agriculteurs. L’apparence de mépris que vous dévoilez de ce peuple peut faire comprendre pourquoi vous refusez cette identité canadienne-française et ne voulez surtout pas qu’elle soit représentative de l’histoire de la Nouvelle-France et du Québec. »

    Mon grand-père maternel était huron, ma grand-mère maternelle était de mère américaine alors que le côté paternel était de la campagne profonde. Une première moitié anglophone, américanisée et peu pratiquante, une seconde francophone et d’une piété remarquable. Je crois qu’il faut cesser de penser en terme d’oppositions simple comme à Hérouxville et considérer que le peuple québécois est infiniment plus riche de ses particularismes historiques, sociaux et régionaux (disons-le) que les dérives nationalistes qui semblent émerger veulent bien le laisser croire. Le Québec n’est pas monolithique, il ne l’a jamais été. C’est ce que j’entendais lorsque j’écrivais « Je disais que l’histoire du Québec n’est pas celle d’un seul peuple mais qu’elle est plurielle par l’ajout progressif des immigrants au fil des siècles. Personnellement, je crois que cette identité première (la Nouvelle-France) est une image de l’esprit, une projection de ce que nous souhaitons avoir été, un peu comme en état de nature… » Il faut retenir de ceci que le poids de l’immigration sur une société n’est pas toujours que numérique.

    Mais l’approche de l’autre ne peut être que politique ou juridique. Elle interpelle aussi le croyant, son intégrité en Christ et le risque qu’Il nous invite à prendre à l’égard de notre prochain. Hier soir j’assistais à une soirée paroles/chant à St-Pierre Apôtre (magnifique!) au cours de laquelle on nous a lu la lettre de St-Paul aux Galates. Permettez-moi de la reproduire ici afin de mieux situer ma pensé à l’égard de l’accueil inconditionnel:

    01 J’aurais beau parler toutes les langues des hommes et des anges, si je n’ai pas la charité, s’il me manque l’amour, je ne suis qu’un cuivre qui résonne, une cymbale retentissante.
    02 J’aurais beau être prophète, avoir toute la science des mystères et toute la connaissance de Dieu, j’aurais beau avoir toute la foi jusqu’à transporter les montagnes, s’il me manque l’amour, je ne suis rien.
    03 J’aurais beau distribuer toute ma fortune aux affamés, j’aurais beau me faire brûler vif, s’il me manque l’amour, cela ne me sert à rien.
    04 L’amour prend patience ; l’amour rend service ; l’amour ne jalouse pas ; il ne se vante pas, ne se gonfle pas d’orgueil ;
    05 il ne fait rien d’inconvenant ; il ne cherche pas son intérêt ; il ne s’emporte pas ; il n’entretient pas de rancune ;
    06 il ne se réjouit pas de ce qui est injuste, mais il trouve sa joie dans ce qui est vrai ;
    07 il supporte tout, il fait confiance en tout, il espère tout, il endure tout.
    08 L’amour ne passera jamais. Les prophéties seront dépassées, le don des langues cessera, la connaissance actuelle sera dépassée.
    09 En effet, notre connaissance est partielle, nos prophéties sont partielles.
    10 Quand viendra l’achèvement, ce qui est partiel sera dépassé.
    11 Quand j’étais petit enfant, je parlais comme un enfant, je pensais comme un enfant, je raisonnais comme un enfant. Maintenant que je suis un homme, j’ai dépassé ce qui était propre à l’enfant.
    12 Nous voyons actuellement de manière confuse, comme dans un miroir ; ce jour-là, nous verrons face à face. Actuellement, ma connaissance est partielle ; ce jour-là, je connaîtrai parfaitement, comme j’ai été connu.
    13 Ce qui demeure aujourd’hui, c’est la foi, l’espérance et la charité ; mais la plus grande des trois, c’est la charité.

    Je le dis, le redis, dans le débat sur l’immigration il faut cesser de penser à soi et commencer à penser à l’autre. Ouverture! Ouverture! Ouverture!

    Une excellente journée à vous.

    • Bonjour M. Lalonde,

      Un petit point encore. Vous commentez mon texte ici : « Lorsque vous écrivez « Oui, je crois que c’est au peuple hospitalier et à ceux qui s’y sont intégrés de juger qu’il lui est inacceptable qu’on apporte sur son territoire la polygamie, l’excision, les mariages forcés, les avortements selon le sexe de l’enfant, et d’autres pratiques tout à fait « culturelles » et « religieuses » », vous semblez oublier que nous vivons dans une société de droit, que les choix de chacun sont soumis aux lois et aux chartes, une règle à ne pas confondre avec l’acceptabilité sociale. Dans l’ordre des choses, la seconde précède la première et il n’y a que les sociétés où règne l’arbitraire qui autorisent des comportements impropres au jugement commun. »

      Selon votre définition, nous sommes dans une société où règne l’arbitraire. Parmi les exemples que j’ai énoncés, les avortements des enfants à naître de sexe féminin, parce que ce sont des filles, ne sont nullement interdits par une loi au Québec et au Canada, et sont pratiqués couramment dans notre pays par certaines communautés arrivées récemment alors que la population réprouve fortement ces pratiques. De même l’interdiction de la polygamie est sujette à maintes attaques devant les tribunaux et cette interdiction n’est pas invulnérable…

      Donc, non, les lois ne nous protègent pas nécessairement contre des pratiques culturelles barbares réprouvées par la population… Et cette population doit élever la voix pour faire respecter ce qu’elle ne peut accepter.

      Il faut à la fois penser à son peuple et à l’autre…

      C’est une question d’équilibre et de juste milieu,

      Bonne Journée!

  4. Bonjour M. Laffitte,

    vous posez à la fois la question des limites et des forces du processus démocratique. Une loi, par définition, se doit de défendre le bien commun. Mais en est-il ainsi? N’y a t-il pas des intérêts particuliers qui ont le pas sur le nombre? Nous tolérons des projets de lois privés, des commissions parlementaires restreintes, nous acceptons un discours néo-libéral qui parle à l’envers des intérêts de la majorité et l’écrase au nom du bien national. Je pense à ces lois qui sont systématiquement violées par la cupidité (ex. l’équité salariale), la corruption endémique qui mine nos institutions, à ces représentativités manipulées par calcules politiques ou économiques, jamais communautaires. Vulnérabilité, dites-vous?

    La démocratie parlementaire telle que nous la connaissons est en voie d’implosion. Sans vraiment la remettre en question, des interrogations comme les vôtres, et de bien d’autre, ne cessent de délégitimer le processus législatif et ce d’autant qu’un déplacement vers les tribunaux est provoqué par la primauté des Chartes. Soudainement, des décisions importantes peuvent être prises par un collectif de juges à rebours de l’opinion publique. Cet inconfort que vous éprouvez résulte manifestement d’une perte de confiance dans les principes fondamentaux qui président aux lois, une crainte somme toute légitime des interprétations que peuvent faire des magistrats conservateurs ou libéraux des mêmes textes. Il y a rupture de consensus.

    Cela pose la question du progrès des idées. Elles ne sont jamais issues des masses mais émergent généralement du creuset de cette stratification singulière qui compose les élites intellectuelles. Je parle ici des détenteurs de paroles, ceux qui l’articulent, pour ne pas dire la manipulent, et conduisent le débat public. Quelle coïncidence existe t-il entres ces interlocuteurs et la base? Comment, pour exemple, un millionnaire peut-il définir le bien commun? Pensons à ces ministres qui doivent repenser l’éducation publique alors que leurs enfants fréquentent le réseau privée, à ces ministres qui doivent réfléchir sur l’accès aux logements alors qu’ils habitent des quartiers huppés. Pourtant, avec la meilleur volonté du monde, ils président aux destinée de la population en y imprimant des principes de justice auxquels la majorité ne s’était tout simplement pas arrêté. Est-ce pour autant impropre aux progrès de la société. Une Charte s’inscrit dans le temps et présume la protection, la pérennité d’idées qu’on aura préjugée conformes au bien commun en marge de tout débat de fond. Certes, il y a rapt de la souveraineté populaire comme les Wallons l’ont dénoncé par rapport aux procédures secrète entourant la négociation du traité de libre-échange Canada-UE. Mais sans cette initiative au profit (ou détriment) du plus grand nombre, d’où viendra la progression des idées en matière de tolérance, de protection, de promotion?

    Je refuse le recul implicite à vos craintes. Il faut au contraire commencer à faire pression sur les instances politiques pour entreprendre une réforme législative et représentative en commençant par l’implantation de la proportionnelle aux élections afin de fractionner le monolithisme des idées et permettre l’entrée de projets alternatifs à l’Assemblée nationale. Mais je refuse aussi d’envisager de dédouaner sa souveraineté de l’emprise des Chartes. Bien que celles-ci ressemblent à un déni de confiance en la sagesse populaire, elles font écho à 5000 ans d’horreurs.

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