Une femme apôtre ?

Dans un premier billet sur le livre La naissance du christianisme, d’Enrico Norelli (Bayard, 2015), j’ai exposé les trois « conditions gagnantes » qui, selon l’auteur, expliquent en bonne partie, d’une manière strictement sociohistorique, le succès fou du christianisme à ses débuts. La lecture de cet essai de Norelli m’amène à parler d’un autre sujet : l’ordination presbytérale des femmes.

On connaît bien les trois raisons principales souvent répétées par le Magistère de l’Église pour justifier le fait qu’elle ne se reconnaît pas le droit d’ordonner des femmes prêtres. Je les résume très rapidement :

  • La raison symbolique : Jésus étant un homme, et le prêtre agissant in persona Christi, notamment dans son ministère sacramentel, il faut que le prêtre soit un homme. La « nécessité » devient encore plus impérieuse si on adhère à un vieux concept théologique jamais vraiment désavoué par le Magistère, malgré ses faiblesses : le prêtre serait un alter Christus. Un autre Christ.
  • La raison « Jésus en a voulu ainsi » : puisque Jésus n’a choisi que des hommes pour faire partie des Douze, le mandat d’apôtre, et donc ceux d’évêque et de prêtre qui en découlent, ne s’adresserait qu’aux hommes.
  • La raison « Tradition » : puisque l’Église n’a jamais ordonné de femme, et que cette réserve fait certainement partie du grand bassin de pratiques et d’enseignements qui forment la Tradition, c’est-à-dire la grande ligne de force inspirée par l’Esprit et qui donne à l’Église son identité, la transgresser signifierait quelque chose comme jouer avec l’ADN du Corps du Christ.

Toutes ces raisons s’appuient sur des bases théologiques bien plus subtiles que ce que j’évoque en quelques mots ici. Mais il reste que pour un esprit contemporain, elles ne s’imposent guère avec force. Il existe bien des lignes de réponse à ces raisons. Je ne veux pas les exposer ici, car ma présente intention n’est guère de reprendre sérieusement le débat dans toute son ampleur, mais seulement de partager une découverte que j’ai faite en lisant Norelli. Une découverte qui s’attaque à la troisième raison.

C’est une découverte pour moi, mais c’est loin d’en être une en valeur absolue : je constate que les exégètes s’intéressent au verset biblique en question depuis fort longtemps. Je me contente de citer Norelli. C’est dans une partie concernant les relations de saint Paul dans l’Église de Rome.

«  Le salut suivant, verset 7 [Rm 16], est pour Andronicus et Junia, « gens de ma race » : le terme syngeneis peut signifier « de la même famille », mais indique ici, plus vraisemblablement, qu’ils étaient juifs comme Paul […] Il s’agit sans aucun doute d’un couple, mari et femme, comme Prisca et Aquilas. Paul les appelle ses « compagnons de captivité » : Paul semble avoir été emprisonné, mais nous ne savons pas où, sûrement pas à Rome, à Éphèse peut-être. Il ajoute : « éminents parmi les apôtres » (l’expression signifie sûrement que Paul les inscrit au nombre des apôtres), ce qui montre que Paul et ses destinataires pouvaient sans aucun doute désigner une femme comme apôtre dans le sens technique du terme, c’est-à-dire comme membre d’une catégorie formellement reconnue comme telle; voilà certainement pourquoi, à partir du 13e siècle, pour rejeter une telle possibilité, on a voulu voir en Iounias (Junia) un nom masculin, ce qui est certainement une erreur. »

Norelli ne donne pas beaucoup d’arguments pour étayer ce qu’il considère comme une certitude, mais une vérification sommaire suffit à ranger son avis parmi la position la plus largement défendue par les spécialistes aujourd’hui. Bref, vraisemblablement, au moins une femme aurait déjà été considérée comme apôtre.

Ce constat ne suffit certes pas à pulvériser la « raison Tradition » mentionnée plus haut. Mais il s’ajoute à d’autres arguments qui, ensemble, ont un poids certain. Exemple d’un argument contre cette raison : il est un peu « commode » de faire entrer la réserve de l’Église par rapport à l’ordination presbytérale des femmes dans l’inattaquable Tradition. À mesure que notre compréhension de celle-ci s’approfondit, il devient de moins en moins évident que c’est le cas. Car tout bien considéré, cela relève peut-être davantage de l’organisation interne de l’Église que de l’intelligence de la Révélation ou de sa « mise en chair ».

Image: Ben Sutherland, Rouault’s Christ And The Apostles (2009)

6 Comments

  1. Les femmes ont eu des rôles importants parmi les disciples de Jésus. En plus de Junia, les évangiles indiquent que ce sont des femmes qui annoncent la nouvelle de la résurrection aux autres.
    Par ailleurs, il y a une différence entre les apôtres (litt. envoyés) du premier siècle et les prêtres aujourd’hui. Ces deux catégories de ministère ne jouent pas le même rôle.

    • C’est toi l’expert, Sébastien, mais il me semble qu’on peut distinguer l’acception technique du terme apôtre dans le NT de son acception plus générale, qui correspond effectivement à « envoyé par une communauté ». Norelli prétend que Junia était considérée comme apôtre dans un sens fort, technique, bien que distinct de son acception stricte (« faisant partie des Douze »). Son rôle aurait donc été très proche de celui de « surveillant » (épiscope), bien que distinct de celui « d’ancien » (presbytre). Mais grosso modo, la ligne d’argumentation implicite est celle-ci: quelques femmes ont eu une fonction « d’autorité » dans l’Église naissante, elles ont pris part à sa gouvernance, ce qui pose le problème du « pastorat » réservé aux hommes.

  2. Je trouve cette découverte intéressante, tout comme toi. J’ajouterais, sur la première raison, un argument personnel. On a eu tendance traditionnellement à associer la masculinité au Christ et la féminité à la Vierge. Ainsi, les hommes, surtout les ordonnés, sont considérés « conformés » au Christ. Les femmes ont plutôt à se « conformer » plus naturellement à la Vierge et Mère. Ainsi donc, les rôles deviennent figés éternellement… Or, il me semble qu’à tout baptisé il est demandé de conformer sa foi en celle de Marie, première croyante, celle dont le oui fait entrer l’histoire dans une nouvelle étape de la Révélation. De même, il est demandé à tout disciple de Jésus de se mettre dans la même attitude filiale face au Père dont il nous a rendus fils et filles par adoption. Bref, la conformation n’est pas une question de sexe, mais d’esprit. En conséquence, toute personne humaine peut représenter la figure christique lorsqu’elle agit en son nom, ce qui revient à être apôtre. N’est-ce pas le sens à trouver dans la fameuse sentence paulinienne: Il n’y a ni homme ni femme, car vous êtes tous une personne dans le Christ Jésus. » ? (Ga 3, 28)

  3. Toi et Norelli mettez le doigt sur un bobo que traine l’église Catholique. Je ne suis pas sûr qu’un jour des femmes seront ordonnées. A la vitesse que l’église effectue les changements il y a peu de chance que cela s’opère dans ce siècle, si il se fait.

  4. Afin de pousser plus loin cette question, il vaudrait la peine de lire ou de relire « AppeléEs aux ministères ordonnés » (Jacob, Novalis, 2007), fruit d’une recherche doctorale. S’y retrouve, entre autres, des éléments touchant cette Tradition et les traditions.

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