Une épée à deux tranchants

Le 1er juin 2020, la garde nationale étatsunienne a employé des gaz lacrymogènes, des balles de caoutchouc et des grenades assourdissantes afin de repousser une foule de manifestants et de permettre à Donald Trump de poser, Bible à la main, devant la façade de l’église épiscopalienne St. John’s.

Les méthodes employées et les photos prises ont provoqué la colère des nombreux adversaires du président américain. Sur ces photos, Trump arbore un visage sévère et suffisant, tout en tenant maladroitement un livre qu’il connait mal et qu’il n’a peut-être bien jamais ouvert. Il faut se rappeler que, lors des élections présidentielles de 2016, le millionnaire new-yorkais avait esquivé pendant plusieurs semaines les questions des reporters qui lui demandaient quel était son passage préféré de la Bible. Il répondait habituellement, et de façon peu convaincante, qu’il y avait trop de passages bibliques qu’il préférait et qu’il ne souhaitait pas en nommer un seul, de peur de porter préjudice aux autres. Mais, cédant aux questions des journalistes, il avait fini par répondre que « œil pour œil, dent pour dent » (Lévitique 24, 20) était un passage qui l’inspirait particulièrement.

Pourquoi un tel geste?

Étant donné l’absence de connaissance biblique du président américain et l’inadéquation entre son agir et le message des évangiles, on peut se demander pourquoi il a posé un tel geste. Les raisons sont doubles et révèlent qu’il s’agissait d’une action politique bien calculée.

La première de ces deux raisons est que l’appui des électeurs évangéliques américains commençait à s’effriter et que Trump devait absolument s’assurer leur vote s’il souhaite être réélu à la Maison-Blanche en novembre 2020. Et en ce sens, Trump a marqué un premier point, puisque la réponse de sa base électorale évangélique a été enflammée. En effet, de nombreux électeurs de ce courant chrétien transdénominationnel ont été transportés par ce geste et soulagés de voir enfin le président américain embrasser pleinement leur cause. Jusqu’à présent, Donald Trump était le candidat à la Maison-Blanche qui défendait le mieux les valeurs des évangéliques américains, notamment en ce qui a trait à l’immigration, le port des armes à feux, l’opposition à l’avortement et au mariage entre partenaires de même sexe, etc. Mais, avec ce geste, Trump s’est présenté comme n’étant plus seulement celui qui défend le mieux ces valeurs, mais comme celui qui les relie enfin à la sphère religieuse.

La deuxième raison derrière ce geste est que Trump, en brandissant ainsi la Bible, tentait de s’approprier l’autorité de ce livre religieux. Le but recherché était de légitimer ses menaces, répétées sur Twitter, d’employer la force pour mettre fin aux manifestations provoquées par le meurtre de George Floyd. En ce sens, Donald Trump a marqué un deuxième point. C’est, plus précisément, sur le texte de Romains 13, 1-4, un passage qui parle de la soumission aux autorités, que Trump désirait asseoir son autorité. Cet extrait du Nouveau Testament est un des textes bibliques préférés des évangéliques pro-Trump. Le procureur général des États-Unis, Jeff Sessions, s’y était référé en 2019 afin de légitimer l’emprisonnement des réfugiés à la frontière chicano-américaine et la séparation des enfants de leurs parents. La logique derrière cette référence était que ces gens avaient enfreint la loi, une loi biblique de surcroît; il était donc tout-à-fait justifiable de les traiter de la sorte…

Une remise en contexte

Malgré ces deux points marqués par Trump, la victoire est loin d’être assurée. Son geste, en effet, a été décrié par de nombreux leaders religieux, dont Mariann Budde, l’évêque épiscopalienne du diocèse de Washington, où se trouve l’église St. John’s. Elle a souligné que des membres du clergé de cette église avaient été bousculés par la garde nationale pour faire place au président américain, que ce dernier ne l’avait jamais informée de son désir de prendre des photos devant l’édifice dont elle a la responsabilité et que les paroles et actions de Trump étaient diamétralement opposées au bâtiment devant lequel il avait posé et au livre qu’il avait tenu en main. Rappelant le message central de l’Évangile, elle a conclu en offrant son soutien… aux manifestants.

Toujours du point de vue religieux, il est crucial de replacer le texte de Romains 13, 1-4 dans son contexte historique. Au moment où saint Paul écrit cette lettre, soit aux alentours de l’an 55 ou 56, il se préparait à visiter la capitale de l’Empire romain pour la première fois. Conscient de la réputation qui le précédait, il souhaitait se présenter non pas comme un révolutionnaire qui apportait un message pouvant perturber l’ordre public, mais comme un homme soumis aux autorités civiles. Paul sera pourtant arrêté à Jérusalem quelques mois plus tard pour agitation publique et visitera Rome deux fois … en tant que prisonnier. On aura vu mieux comme modèle de soumission aux autorités civiles!

Il est fort à parier que si Paul avait vécu en 2020, sa prise de parole par rapport au racisme systémique aurait été radicale et virulente et qu’il se serait à nouveau mis à dos les autorités civiles. Étant donné ses convictions de foi et son expérience personnelle, il aurait certainement épousé la cause des manifestants. En effet, en tant que juif, il a grandi en apprenant par cœur l’histoire de son peuple, laquelle a commencé avec une libération de l’esclavage. De plus, comme toute personne qui a soigneusement étudié les Écritures, il a observé la constance d’un Dieu qui porte toujours son attention en premier lieu vers les marginalisés, les plus petits, les plus faibles et les plus vulnérables. Et finalement, en tant que personne qui a reconnu en Jésus de Nazareth le messie d’Israël, il a connu la persécution. En conclusion, Paul se serait certainement moqué de ceux qui tenteraient de le citer hors-contexte afin de justifier une intervention violente contre ceux avec qui il marcherait.

Une épée à deux tranchants

Les statues de saint Paul le personnifient habituellement tenant à la main une épée à deux tranchants. Cette représentation vient d’un passage de la Lettre aux Éphésiens où Paul encourage les chrétiens à s’armer du glaive de l’Esprit qu’est la Parole de Dieu (Éphésiens 6, 17). On retrouve une idée semblable dans la Lettre aux Hébreux, qui n’est pas de la plume de Paul cependant : « Car elle est vivante la Parole de Dieu, et efficace. Plus affilée qu’aucun glaive à double tranchant, elle pénètre jusqu’à la séparation de l’âme et de l’esprit, des jointures et des moelles, et elle juge les pensées et les intentions du cœur » (Hébreux 4, 12).

C’est bien une épée à deux tranchants que Donald Trump a tenu entre ses mains devant l’église St. John’s; une arme qui pourrait bien se retourner contre celui qui la manie. Car l’autorité de Dieu ne tient pas dans un verset, si inspiré soit-il, rédigé il y a 2000 ans dans un contexte historique et culturel bien précis, mais dans le cœur toujours en mouvement de chaque homme et de chaque femme qui a pris le temps d’ouvrir ce livre et de découvrir l’histoire de compassion et de salut qu’il contient. Ainsi, le meilleur moyen de ne pas se laisser leurrer par la Bible fermée que Donald Trump tenait en main le 1er juin dernier… est de l’ouvrir.

Image : JWY80, Doctor Gentium (2016)

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