Un temps pour chaque chose

À quoi pense un bibliste durant cette longue période de confinement? Quels sont les textes de la Bible qu’il médite entre quatre murs? Dans un premier temps, ce furent les écrits des prophètes qui condamnent l’idolâtrie qui ont retenu mon attention. Par la suite, un passage du livre du Qohélèt m’est apparu comme particulièrement approprié pour la situation présente.

D’abord un avertissement

Avant de s’intéresser à ces textes, un avertissement est essentiel pour toute personne qui désire lire la Bible afin d’y trouver un éclairage pertinent en lien avec les événements présents : on doit éviter les lectures simplistes et littérales des textes à caractère apocalyptique, dont raffolent présentement certains courants évangéliques américains, qui voient en la COVID-19 un fléau envoyé par Dieu pour punir l’humanité. Ce type de lecture ne tient pas la route, pour de très nombreuses raisons. Ne serait-ce parce que, dans la Bible, les temps de la fin sont amorcés par une élimination systématique des méchants, et uniquement des méchants, alors que la présente pandémie de ce nouveau coronavirus frappe toute personne avec qui elle vient en contact, sans aucune discrimination. Ces questions eschatologiques sont très délicates et demandent une grande part de nuances et de discernement. Les raccourcis trop simplistes doivent absolument être écartés.

Sauve-moi, car tu es mon dieu!

Dès le début de la période de confinement, j’ai trouvé pertinents tous les écrits des prophètes qui dénoncent la vénération des idoles. Dans la Bible, les idoles étaient les dieux étrangers, autres que le Dieu Vivant d’Israël, les Baal et les Astarté, ces objets sans vie qui n’apportent pas le salut. Un passage du livre d’Isaïe se moque de cette pratique avec un humour cinglant : « [Le sculpteur] a coupé des cèdres […] Il brûle la moitié au feu. Et sur ses braises il rôtit de la viande et se rassasie. Il se chauffe aussi, et il dit : « Ah! Je me réchauffe, je vois la flamme! » Et du reste il fait un dieu, sa statue qu’il adore; il se prosterne devant elle, il la prie et il dit : « Sauve-moi, car tu es mon dieu! » » (Isaïe 44, 14.16-17).

Aujourd’hui, plus personne ne vénère Baal et Astarté, mais de nombreuses nouvelles idoles meublent notre quotidien. Ce sont tous ces objets sans vie que notre société de surconsommation présente comme des sources de satisfaction et de bonheur. Ce sont aussi toutes ces vedettes que nous adulons. Ce sont finalement tous ces principes qui nous éloignent de l’essentiel : l’importance du travail, l’exemplarité de la productivité, la recherche illusoire de l’éternelle jeunesse, la primauté du soi et de l’apparence.

Toutes ces idoles modernes viennent d’en prendre un sacré coup avec la pandémie de la COVID-19. La BMW rouille dans l’entrée depuis des semaines, les Louboutin ont fait place aux vieilles pantoufles confortables, la Rolex marque l’heure précise d’un moment qui s’éternise. Tout ce tape-à-l’œil ne sert à absolument rien en confinement. Pour ce qui est des vedettes, Elton John, Brad Pitt et Tom Brady s’avèrent être aussi vulnérables au coronavirus que n’importe quel autre être humain. Puis le travail devient moins important que la famille et les amis, le soi fait place à l’autre, l’avoir et le paraître s’effacent devant l’être. Même l’économie, cette grande déesse des temps modernes, sur l’autel de laquelle on sacrifiait tout – notre temps, nos relations, notre qualité de vie, notre environnement – n’est plus souveraine.

Et on se retrouve devant l’essentiel : notre relation à notre famille, à nos proches, à nous-mêmes. En mettant de côté toutes ces idoles, tous ces artifices vides, on se retrouve seuls, nus et vulnérables, devant notre propre finitude et, ultimement, devant Dieu. Peut-être faudrait-il revisiter ce passage qui raconte qu’Adam et Ève étaient nus et n’avaient pas honte (Genèse 2, 25)? Mais, pour revenir aux prophètes, on comprend parfaitement pourquoi ils dénonçaient avec véhémence toutes ces créations éphémères qui détournaient de la relation à Dieu.

Un temps pour chaque chose

Plus la période de confinement s’étire et plus mon regard se déplace, des prophètes aux sages. Ceci correspond bien à la nature de ces deux types d’auteurs de la Bible. En effet, les prophètes interviennent dans l’action immédiate, alors que les sages prennent du recul et se plaisent dans la réflexion à long terme. Fidèle au courant littéraire de la sagesse, ils observent le monde et tout ce qui le remplit, ils notent ce qu’ils voient, ils y réfléchissent, y réfléchissent, et y réfléchissent encore. Puis ils tirent des conclusions qu’ils transmettent aux autres et, en particulier, à la génération qui suit, comme étant un précieux trésor. Ces paroles de sagesse, longuement médités, ont pour but d’aider quiconque les prend en considération à bien mener et à bien réussir sa vie.

C’est ainsi que le Qohélèt, qu’on appelle aussi l’Ecclésiaste, arrive à cet enseignement longuement mûri :

Pour chaque chose, il y a une saison;
et un temps pour chaque œuvre sous le ciel :

un temps pour naître, et un temps pour mourir;
un temps pour planter, et un temps pour arracher ce qui a été planté;

un temps pour tuer, et un temps pour guérir;
un temps pour abattre, et un temps pour bâtir;

un temps pour pleurer, et un temps pour rire;
un temps pour se lamenter, et un temps pour danser;

un temps pour lancer des pierres, et un temps pour ramasser des pierres;
un temps pour embrasser, et un temps pour s’éloigner des embrassements;

un temps pour chercher, et un temps pour perdre;
un temps pour garder, et un temps pour jeter;

un temps pour déchirer, et un temps pour coudre;
un temps pour se taire, et un temps pour parler;

un temps pour aimer, et un temps pour haïr;
un temps pour la guerre, et un temps pour la paix.

Les musicophiles auront reconnu les paroles de la chanson Turn! Turn! Turn! (To everything there is a season) composée par Pete Seeger dans les années 1950 et reprise par les Byrds en 1965, qui en firent alors le plus grand succès de leur carrière. Outre le refrain « Turn! Turn! Turn! », les paroles de la chanson sont une reprise verbatim de Qohélèt 3, 1-8.

Ce passage biblique me semble particulièrement éclairant présentement. En effet, alors que la période de confinement s’étire de plus en plus, plusieurs personnes s’impatientent : « Quand est-ce que ça va finir? », « quand est-ce que tout va revenir à la normale? », « c’est trop long! », « nos gouvernements ne sont pas assez efficaces! », « comment se fait-il qu’on n’ait pas encore trouvé de vaccin? » À toutes ces personnes, le Qohélèt répond que ce n’est pas le temps de vivre un moment futur dont la date précise est de toute façon inconnue, mais plutôt le temps de vivre le moment présent. Ce n’est pas le temps d’être productif au travail, mais le temps de lambiner à la maison; ce n’est pas le temps de voir les amis, mais le temps de se redécouvrir soi-même; ce n’est pas le temps des artifices, mais le temps de l’essentiel.

Dans quatre mois, quatre ans, quarante ans, qu’allons-nous dire au sujet du moment historique que nous vivons présentement? Ceux qui s’impatientent pourront dire : « Non mais, c’était-tu plate rien qu’un peu cette période-là! », mais n’auront pas grand-chose d’autre à ajouter. Ceux qui l’auront accueilli en auront cependant beaucoup à raconter; ils s’en souviendront comme d’un moment exceptionnel qu’ils auront vécu à plein. Certains seront même nostalgiques. Ce sera fort probablement le cas de ma mère, que j’appelle à chaque jour et que j’apprends à connaître encore mieux à chaque appel, moi qui pensais tout savoir d’elle. Dans quatre mois, elle me dira peut-être à quel point elle aimait ça la pandémie, quand on se parlait à chaque jour? Dans quatre ans, j’aurai peut-être encore la chance de l’appeler? Mais chose certaine, dans quarante ans, je n’aurai aucun regret d’avoir pris le temps à chaque jour de confinement de l’appeler, je n’aurai aucun regret d’avoir vécu ce moment unique pour ce qu’il était.

Le Qohélèt porte la réputation d’être le plus glauque et le plus déprimant de tous les auteurs de la Bible. Mais derrière son apparent pessimisme se cache une profonde sagesse, longuement mûrie; une sagesse qui, près de vingt-cinq siècles plus tard, est encore d’actualité; une sagesse qui nous permet de tirer pleinement profit de la vie. Puissions-nous reconnaître nous aussi quelle saison nous vivons présentement.

Image : Turn, turn turn, …, Olivier Pouzin (2018)

6 Comments

  1. Il faudrait aussi se demander ce qu’aurait fait dieu dans une telle situation : soit aider les autres, chercher un remède, trouver un milieu sain.

  2. Plutôt que de demander de l’aide à dieu quand cela va mal, il faudrait se demander s’il ne serait pas mieux de préparer le terreau, ouvrir les coeurs et cibler la cible à atteindre pour venir ouvrir le chemin vers la lumière.

  3. Plutôt qu’un dieu qui s’occupe des malades et délaisse les autres, il devrait y avoir un dieu social qui permet de traverser à travers les crises sanitaires, médicales et environnementales.

  4. En connaissant le plan de dieu on serait mieux en mesure de réagir dans toutes les facettes de la vie sur terre.

  5. Outre la messe pour honorer le messie, il devrait y avoir une messe pour honorer dieu en tant de créateur du ciel et de la terre.

Laisser un commentaire