Quelle spiritualité pour le flashpacker?

Nous vivons à une époque où les gens voyagent comme jamais. Les destinations sont multiples, de plus en plus exotiques, et les acteurs de cette mouvance prennent diverses figures. Touristes, migrants, bourlingueurs, backpackers, pèlerins, randonneurs, aventuriers, globetrotteurs, trekkeurs, tous sont en mouvement dans un geste qui n’est pas sans rien dire : quitter sa demeure pour un ailleurs meilleur. Dans ce large panorama, un nouvel acteur a récemment fait son apparition. Inscrit dans la lignée des drifters[1] et backpackers, il s’agit du « flashpacker »[2].

En quête d’expériences, de découvertes et d’authenticité, ces explorateurs d’un nouveau temps sont animés d’une spiritualité parfois difficile à cerner, tellement nous sommes habitués à nos anciens repères religieux. En effet, la spiritualité a évolué et a pris de nouveaux visages. Comment la reconnaitre? Y a-t-il des dérapages? En quoi les backpackers et flashpackers sont-ils portés par les mêmes idéaux que les pèlerins de Compostelle? Qu’est-ce qui les rapproche? Quel lien avec le pèlerinage?

Tout d’abord, le pèlerin de Compostelle est, de toute évidence, un backpacker. Personne ne peut le nier! La spiritualité de sa démarche est, depuis longtemps, affranchie du religieux normatif et sa quête relève maintenant d’une spiritualité séculière. Dans les années 1990, l’anthropologue Alan Morinis fut le premier à nommer la chute des frontières religieuses du pèlerinage en avançant que « partout où il y a intersection entre voyage et quête d’un idéal, il y a pèlerinage »[3].

Origine du phénomène

Les débuts de ces mouvements voyageurs remontent aussi loin qu’au Wanderlust, qui gagnait la jeune bourgeoisie allemande du 16e et 17e siècle, et se traduisait par un désir irrépressible de voyager. Ce n’est toutefois qu’au 19e siècle que le phénomène prend vraiment forme, avec l’apparition des drifters. À l’origine, les drifters sont des vagabonds à la recherche de petits boulots. S’ils se mettent en route, c’est bien souvent pour fuir une vie qui les tourmente, toujours en quête d’un lieu idéal où vivre.

Dans les années 1960 à 1980, les descendants des drifters prennent place sous l’appellation backpackers. Il devient alors courant de voir des jeunes, dans la vingtaine, parcourir la planète sac au dos. Toujours animé par la poursuite d’un idéal de vie, le backpacking devient une manière de voyager. Davantage tourné vers le ludique de l’expérience, le créneau devient rapidement une niche de choix sur les marchés touristiques et gagne en ampleur jusqu’à aujourd’hui.

Qu’est-ce qu’un flashpacker?

Le flashpacking est au backpacking, ce que le glamping est au camping. Tout est dans la manière de vivre l’expérience! Généralement âgé entre 30 et 40 ans, le flashpacker est souvent un ancien backpacker que les voyages, sac au dos, font encore rêver. Plus sophistiqué et aisé, le flashpacker veut la vie du backpacker, la sobriété en moins. Sa carrière étant entamé, il a maintenant les moyens de se payer le confort, tout en voyageant léger. Hyper-technos, il est branché et désire être vu sur les réseaux sociaux. D’ailleurs, « flashpacker » vient de la contraction de « flash », au sens de voyager avec style et élégance (au Québec nous dirions pour « flasher ») et « packer », la finale de backpacker. Enfin, ayant un horaire très chargé, il dispose de moins de temps et veut, par conséquent, que l’expérience soit intense et rapide.

Une spiritualité en mouvement

Aujourd’hui, parmi les backpackers-pèlerins de Compostelle, de nombreux flashpackers s’immiscent sur le Camino. Ces derniers sont le reflet de la modernité avancée et leur quête spirituelle se vit selon les exigences de leur temps. S’il est possible de parler de spiritualité dans ce cas-ci, c’est que l’ensemble du phénomène (backpackers, pèlerins et flashpackers) trouve des accointances avec les exercices spirituels tels que définis par les philosophes de la Grèce Antique. Pour eux, un exercice spirituel consiste à s’exercer selon un art de vivre[4], dans la poursuite d’un idéal.

La spiritualité du flashpacking[5] se résume en quelques mots : expérience, authenticité, transformation, confort. L’idéal recherché trouve sa raison d’être dans une vie sans compromis, à la poursuite d’expériences authentiques, tout en ayant le désir d’être transformé, sans pour autant sacrifier quoi que ce soit. C’est sans doute là que la démarche spirituelle du flashpacker pose questions et devient problématique. En exigeant l’absence de sacrifice, comment l’exercice peut-il être générateur d’un changement? Tout changement implique un certain degré de sacrifice, ne serait-ce que modifier des habitudes alimentaires. La rigueur dans l’art de vivre que cela impose peut parfois être très exigeant. L’exercice spirituel transformateur implique donc nécessairement de renoncer à une part de soi pour avancer sur cette voie.

Une spiritualité ultramoderne

Le contexte ultramoderne dans lequel nous évoluons conditionne à vivre rapidement et la spiritualité qui en découle est souvent teintée du même rythme. Les flashpackers ne sont pas seuls à vouloir tout et maintenant. Aujourd’hui, tout semble devoir se vivre dans l’urgence. Il devient donc important de questionner la rapidité et la performativité de notre vie spirituelle, traditionnelle ou non. Les rapports à l’expérience spirituelle, dans l’intensité et la rapidité, font en sorte qu’il s’en dégage une spiritualité qui n’est qu’agitation des sens. La transformation profonde et sincèrement désirée, s’inscrit dans la durée. Il ne suffit pas d’être arrivé, il faut faire le chemin.

Image : Tourist, NoDurians (2019)

Enseignant au Centre de spiritualité Manrèse de Québec, je suis aussi directeur du centre Bottes et Vélo – le pèlerin dans tous ses états! Mon intérêt pour Compostelle m’a conduit à développer un projet de recherche en théologie (Université Laval) portant sur l’accompagnement spirituel du pèlerin-randonneur.


[1] De l’anglais, signifie : dériver, vagabonder. Drifter désigne à l’origine des bateaux de pêche dont les filets sont lancés à la dérive. Le drifter est en quelque sorte une personne à la dérive.

[2]. Voir cet article de Claudine Barry (2009), du Réseau Veille Tourisme, décrivant le flashpacker. https://veilletourisme.ca/2009/01/26/connaissez-vous-les-flashpackers/ (Consulté le 2 mars 2020).

[3]. Cité dans : Simon Coleman et John Eade (2004), Reframing pilgrimage: Cultures in motion. New York, Routledge.p. 14.

[4]. Pierre Hadot. 2002. Exercices spirituels et philosophie antique. Paris, Albin Michel.

[5]. Voir le site : https://flashpackerco.com/pages/whats-the-difference-between-a-flashpacker-backpacker pour une définition du flashpacker en continuité avec le backpacker (consulté le 2 mars 2020).

3 Comments

  1. une fois par année, l’église devrait offrir une tribune à tous ces pèlerins, touristes et voyageurs pour venir raconter leurs histoires en spiritualité, en philosophie et croyances catholiques pour expliquer ce chemin de Compostelle possible.

  2. L’histoire des pèlerinages dans la Chrétienté commence dès le 2e siècle. Au début, c’est vers Rome et les tombes des apôtres qu’on se dirige, mais à partir de la restauration des Lieux Saints sous la direction de sainte Hélène (vers 328), c’est vers la Terre Sainte qu’on se dirige. Que ce soit vers Rome ou vers Jérusalem, on vient de tous les coins de la chrétienté en grand nombre. La pratique du pèlerinage ne sera interrompue que par les guerres et les invasions musulmanes. À l’époque du haut moyen-âge se développe une classe de moines qui fait beaucoup penser à ces flashpackers, les moines gyrovagues, qui errent de lieux saint en lieux saint, de monastère en monastère. C’est pour mettre fin à cette pratique, qui a des conséquences déplorables, que saint Benoît exigera de ses moines, en plus des vœux d’obéissance et de pauvreté, le vœu de stabilité (les Bénédictins d’aujourd’hui sont toujours liés par ce vœu!).

  3. tant qu’à fermer des églises, l’église devrait offrir le gîte à tous ces flashpackers temporaires surtout ceux désirant approfondir leur spiritualité pour respecter la vocation des églises.

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