Robert Vachon et l’Institut interculturel de Montréal : une vie

Les paléoanthropologues retracent la naissance de l’humanité, de la différence humaine, dans les ossements qui portent des marques de fractures et de cicatrisation. Avant ce seuil, un hominidé gravement blessé n’avait aucune chance de s’en remettre : ses congénères, quoique émus par l’accident, se détournaient rapidement parce que la vie continuait, ou plutôt la survie. L’éclopé, pour sa part, attendait la fin.

En contraste, notent les paléoanthropologues, les ossements cicatrisés proviennent d’individus qui ont pu survivre; or cela n’a été possible que parce qu’ils ont été pris en charge par les autres. Parfois, les restes montrent des blessures si sérieuses que ces individus ont certainement dépendu des autres durant des années.

Dans cette empathie, dans cette solidarité, on touche à mon avis au premier degré de la culture. La reconnaissance de l’autre comme mon frère, ma sœur, mon semblable. Les cultures forment une symphonie de variations, où s’entrecroisent structures complexes, mythes élaborés, cosmologies que des vies entières ne suffisent qu’à effleurer, langues porteuses de mondes et d’affects. Mais, à la base, on trouve la même chose partout : des humains se reconnaissent et forment un lien d’entraide, sur lequel ils élaboreront lentement des visions du monde et des arts de vivre.

Je ne cesse de penser à cela au moment où je suis habité par le souvenir de Robert Vachon, prêtre de la Salette, intellectuel engagé, décédé le dimanche de Pâques 2020 dans un CHSLD tristement connu; officiellement de la COVID-19, mais aussi probablement des conditions d’abandon dans lesquelles il a été laissé, et qui ne lui ont certainement laissé aucune chance.

Robert avait consacré sa vie à la découverte des cultures. J’aimerais faire mémoire de lui, et de l’Institut interculturel de Montréal (1963-2012), dont il fut membre à partir de 1967, puis directeur.

Fondé par le père Jacques Langlais, c.s.c. en 1963, l’Institut interculturel était né sous le nom de Centre Monchanin, en l’honneur de Jules Monchanin (1895-1957), missionnaire français qui avait choisi dès les années 1940 de se laisser transformer de l’intérieur par la culture de l’Inde qu’il découvrait. Plus tard, avec Henri le Saux, il ouvrit l’ashram Shantivanam, qui devint un foyer de la rencontre interreligieuse, influent à travers l’Occident.

Se laisser transformer de l’intérieur, c’est aussi ce qu’allait proposer plus tard Raimon Panikkar (1918-2010), philosophe, jésuite et théologien indien-catalan, au confluent de la foi chrétienne, de l’hindouisme et du bouddhisme. Il parlait de dialogue intrareligieux et intraculturel, car la rencontre avec l’autre selon Panikkar, elle se joue jusqu’aux profondeur de soi. Le Christ selon lui était plus vaste que Jésus de Nazareth : Jésus était le Christ, mais le Christ ne se limitait pas à Jésus. Il était ce point où s’unissent l’humain, le divin et le cosmos, et ce point, d’autres voies spirituelles le connaissaient sous d’autres noms, tel Krishna ou le Bouddha. Le Christ était la manière dont le christianisme appelait cette union, hautement vénérable en toute culture et religion. Panikkar devint le mentor de l’Institut interculturel, dont l’approche jouissait d’une réputation internationale, qui s’incarnait dans un réseau de collaborateurs sur divers continents.

L’Institut interculturel fut rejoint par Kalpana Das en 1971, de tradition hindoue, qui allait succéder à Robert plus tard comme directrice de l’Institut, tandis que celui-ci dirigerait plus spécifiquement la revue INTERculture que Jacques Langlais avait fondée et dirigée. Ce trio attira quantité de jeunes de la contre-culture des années 1960-1970. Une famille d’esprit grandit et vécut dans les murs de l’Institut; certains y trouvèrent l’inspiration d’une vie en recherche et en militances citoyennes. Ils passèrent des décennies à découvrir et documenter les cultures d’Afrique, d’Asie, des Amériques autochtones, à explorer la pensée de l’interculturel, à la diffuser au Québec, entre culture savante, rencontres concrètes et services à la collectivité. Ainsi méditèrent-ils la portée interculturelle de l’éthique mohawk, établissant des liens durables et profonds avec des aînés de la Maison Longue, liens qui surent aussi se traduire dans des actions de soutien avant et durant la Crise d’Oka (1987-1990). Ainsi mirent-ils en place des programmes d’éducation interculturelle auprès des enfants, des colloques, des formations pour intervenants sociaux ou en santé; des recherches-actions auprès de jeunes délinquants, de personnes d’immigration récente. Ils participèrent aux débats québécois sur les relations interculturelles, plaidant pour « un interculturel alternatif », plus engageant que l’« interculturalisme » et sa perspective de gestion des différences. Économie, médecine, dialogue interreligieux, libération des peuples, féminisme, démocratie, écologie…. elle est interminable, la liste des thèmes et questions de société qui ont mobilisé l’Institut interculturel de Montréal.

C’est cette vision de la culture, ample et déployée à s’y perdre comme dans un figuier aux branches millénaires, que portait Robert Vachon, avec une famille spirituelle que j’ai fréquentée et aimée, quoique vers la fin de l’aventure. À ce deuil se mêle la tristesse, et même la colère, que la marche de Robert sur le chemin des cultures se soit arrêtée là où se voile ce premier degré de la culture dont je parlais au début : là où une méthode de gestion inventée chez Toyota gère les humains comme des pièces d’automobile.

Plus que jamais s’impose le chemin de la culture.

1 Comment

  1. Merci Jean-François pour cet hommage. J’ai été impliqué au Centre Monchanin dans les années 60. C’était un lieu de rencontre et de dialogue unique, que j’ai beaucoup apprécié. Daniel Cadrin, o.p.

Laisser un commentaire