Peau noire, peau blanche…Le drame du racisme

COLLABORATION SPÉCIALE: Rodhain Kasuba, rédacteur pour le Prions en Église

Ma première expérience du racisme fut un drame. Elle remonte à mon adolescence. Le père Kamiel, jeune oblat belge de Marie Immaculée, venait d’être nommé curé de ma paroisse, à la place d’un prêtre d’origine congolaise. La venue de ce jeune prêtre belge avait provoqué une étonnante vague de protestation de la part d’un petit noyau de paroissiens. S’en étaient suivis des actes répétés de défiance, des paroles d’intimidations, des insultes racistes… Il y eut effractions dans le presbytère, crevaison des pneus de son véhicule, menaces de mort, etc. Fort heureusement, il y eut aussi cette inoubliable réaction massive et unanime de la population pour dire non à ces paroles et à ces actes. Un groupe, auquel faisaient partie mes parents, fut le fer de lance d’un mouvement de protestation contre les auteurs de ces gestes à la fois xénophobes et racistes. Je n’oublierai jamais les trépignements enthousiastes et les chaleureuses ovations qu’avait reçues ce prêtre un dimanche à la fin de la messe. Ce prêtre est finalement demeuré curé de ma paroisse pendant 26 ans. Je revois encore les larmes qui dévalaient sur ses joues le jour où il devait retourner définitivement en Belgique.

La semaine dernière, l’image insoutenable d’un homme noir à terre, menotté, suffoquant sous le genou d’un policier blanc, main dans sa poche, et mort en quelques minutes, a réveillé en moi le triste souvenir de ce drame de ma jeunesse. Cette image hante encore mes pensées, mes jours, mes nuits, ma prière… car elle entrait violemment en contraste avec celle du lancement de la fusée SpaceX, symbole de la réussite et du génie américain. Fallait-il attendre ce énième « dérapage » pour faire monter l’écume médiatique et provoquer l’effarement collectif? Perdure hélas dans ce pays, assis sur la braise, une fracture raciale et raciste trop ancienne, jamais maîtrisée, devenue un système. C’est un drame diffus, mais bien réel. Il suffit qu’une personne au pouvoir souffle sur ces braises, le feu flambe…inévitablement. La révolte qui embrase actuellement plusieurs villes américaines se greffe sur la double crise que traverse ce pays, pourtant le plus riche de la planète : la crise sanitaire liée à la covid-19, qui a mis en évidence les profondes inégalités raciales en frappant, notamment, plus durement la communauté afro-américaine, et la grave crise économique qui en résulte.

Le mystère concernant ce mal qui s’appelle le racisme, lequel motive la haine jusqu’à la mort des personnes qui sont différentes de soi, est si profond que Bryan Massingale, l’un des brillants théologiens américains, le qualifie de « pandémie ». Selon lui, cette pandémie est reconnaissable aux symptômes inquiétants. Il le nomme aussi  la « maladie de l’âme » à l’issue généralement fatale pour le porteur et aux conséquences toujours dramatiques pour les victimes. Le racisme biologique et « spirituel » est un mal puissamment pervers, lié à la croyance, à la base, que certains d’entre nous sont plus dignes, plus méritants, plus beaux et plus importants que d’autres. Une telle croyance est évidemment profondément antiévangélique. C’est pourquoi, on ne peut pas à la fois être raciste et se parer de vertus de la foi en Jésus-Christ. C’est tout de toute évidence intenable !

Je ne tombe dans aucun exotisme fantasmé en affirmant que j’aime beaucoup l’éblouissante couleur noire de ma peau, tout comme je sais m’émerveiller devant la beauté apaisante des autres couleurs : blanche, jaune ainsi que leurs nombreuses et ravissantes déclinaisons. Ne pas être moindrement capable d’accueillir l’être humain dans sa diversité, cela relève à mes yeux d’une pathologie terrifiante. Seul le sombre idiot ne peut pas frémir d’émotion devant une telle mosaïque en réalité mystique.

Bravant en son temps la haine raciale nazie (il en est mort dans un camp de concentration), le pasteur, essayiste et théologien allemand Dietrich Bonhoeffer, farouche résistant à la barbarie d’Hitler, avait écrit : « Le silence face au mal est en soit le mal. Dieu ne nous considérera pas comme innocent. Ne pas parler, c’est parler. Ne pas agir, c’est agir. » Parler et agir, c’est s’ouvrir à la différence sans renier pour autant ce que nous sommes et ce à quoi nous croyons. C’est un défi assurément.

Image: the black &white moon, Valantis F. (2013)

1 Comment

  1. Bravo, Rodhain, pour ce texte sensible sur le racisme. Nous ne dénoncerons jamais assez cette forme de haine et d’exclusion, alors que nous partageons tous la même aventure humaine, et que, dans la foi, nous avons tous le même Père.

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