Pèlerin au pays de la téranga – Ce dimanche-là…

1er mars 2020 – Ce dimanche-là, tout doucement, la main de Dieu nous glisse dans le mois de mars comme le fait la maman sénégalaise avec son enfant sur son dos. Comme tous les dimanches, environ 1500 fidèles s’installent sur les bancs de l’église de Fatick pour rencontrer le Seigneur. Les femmes à gauche, côté cœur, les hommes à droite. Et moi, qui suis arrivé avant tout le monde pour avoir la meilleure vue et qui n’ai pas l’habitude d’une telle coutume, je suis placé au milieu des femmes. Innocents, à l’abri, nous sommes rassemblés au nom de l’Amour.

Ce dimanche-là, le père Georges, missionnaire du Sacré-Cœur, que j’accompagne, part de Ndiaffate, un petit village situé à deux heures de route de Fatick, pour y célébrer la messe. Après son « Allez dans la paix du Christ », les gens, parés de leur plus beau sourire, se rassemblent sur le parvis devenu trop étroit pour s’étreindre et s’embrasser. Ce dimanche-là, Corona n’était qu’un lointain étranger et la peur sommeillait.

8 mars

Ce dimanche-là, à l’entrée du stationnement de l’église de Passy, trois fidèles accueillent les gens en leur présentant un seau d’eau pour se laver les mains. Bien que leur sourire bienveillant ne souille pas notre paix, cet inhabituel accueil ébranle celle de certains. Néanmoins, comme toujours, la chorale enchante notre âme et confirme les dires de Saint-Augustin pour qui « chanter, c’est prier deux fois ». En sortant, les marques d’affection se font plus rares et les gens se dispersent plus rapidement pour regagner leur foyer où la peur, tranquillement, a commencé à étirer les bras pour s’extirper du sommeil. Au cours de la semaine, Corona avait voyagé de la Chine pour s’inviter impoliment en Europe.

15 mars

Ce dimanche-là, je quitte Fadidi pour me rendre à l’église de Sokone. Le sourire des fidèles se noie dans les seaux d’eau qu’ils nous tendent à distance pour nous laver les mains. Quand les gens sont invités par le célébrant à se saluer « dans la paix du Christ », la politesse d’un regard a remplacé la poignée de main et le baiser affectueux. Le parvis est vide, les gens s’éclipsent, la peur se répand. Corona venait d’éternuer au Sénégal.

Au cours de cette semaine-là, j’ai vu des personnes gantées de froideur et d’autres de chaleur, des personnes masquées d’inquiétude et d’autres de sérénité. Les premières étaient atteintes du virus de la peur, les secondes habitées par la Parole de Dieu. La peur n’empêche pas de mourir, mais elle freine l’élan de vivre. Quand la peur s’en mêle, elle engendre la division, mais quand elle s’emmêle dans son discours, elle se meurt de soif quand la foi se met à l’œuvre. Heureusement, plusieurs mettent en pratique ces paroles de l’Évangile : « N’ayez pas peur, et ne tremblez pas… » (Ésaïe 44, 8), et contaminent encore leur entourage.

22 mars

Ce dimanche-ci, je me prépare à quitter le Sénégal pour revenir au Québec. Quatorze jours d’isolement m’attendent pendant lesquels je ne serai pas seul. Comment le pourrais-je avec toutes ces rencontres que j’ai faites? Avec tout cet amour dont les Sénégalais m’ont nourri pendant quatre mois?

Michel qui m’a raconté sa vie et permis de vivre avec les siens la fraternité : à Fadidi Niombato où sa fille aînée rayonne telle une servante de Dieu pour accueillir les étrangers avec son sourire radieux; à Ngane, son village natal, où vit encore Babou, son frère aîné, qui, comme Atlas, soutient le village en protégeant l’héritage familial; et enfin, à Kaolack où réside Marie-Hélène, son épouse, et tous leurs proches dont leurs trois petits-enfants, tous animés d’une joie de vivre qui vous bascule dans la solidarité.

Nestor qui m’a offert un port d’attache là où le mot téranga prend tout son sens; Nestor qui a su m’inspirer par son humilité, quand je l’accompagnais le matin à cette messe qu’il célébrait et qui, chaque fois, me comblait de grâces; Nestor et tout son personnel, en particulier Monique, la cuisinière, qui étaient aux petits oignons avec moi.

Jean-Baptiste, mon ami carme, qui, malgré ses multiples engagements, m’a ouvert les portes du monastère pour m’y ressourcer. Et tous les autres qui, d’un regard, d’un sourire ou d’un remerciement, m’encourageaient à poursuivre mon chemin. Et enfin, vous tous, chers lecteurs, qui m’avez accompagné tout au long de mon séjour de PÈLERIN AU PAYS DE LA TÉRANGA.

Vous comprendrez qu’avec ces quatorze jours d’isolement qui m’attendent, je ne saurais me morfondre. Au contraire, ceux-ci arriveront comme une bénédiction pour me permettre d’incuber tout cet amour reçu gratuitement. Soyons patients, une magnifique nouvelle fleur émergera de cette épreuve planétaire.

Un grand merci.

Image : Huttes sur pilotis, Robert Lalonde (2020)

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