Les frères

“La seule richesse en ce monde, ce sont les enfants.”

Francis Ford Coppola, Le Parrain 3

Nous avons choisi de donner la vie à un troisième enfant. Nous en sommes très heureux. Mais ce simple choix, remet en question, est souvent perçu comme un reproche inconscient par des couples qui pour des raisons tout à fait compréhensibles, n’ont pas désiré avoir d’enfants après leur deuxième. Les raisons de santé ne sont pas les moindres… Je voudrais au préalable à ce texte dire que je ne juge en aucune façon les parents qui arrêtent leur don de vie plus tôt. Ils sont certainement d’excellents parents, trop souvent meilleurs que je ne peux l’être. Je veux seulement témoigner de ce que peut vivre une famille choisissant de ne pas respecter la presque norme d’un ou deux rejetons maximum par couple au Québec.

Il y a d’abord certains gynécologues et équipes médicales qui seraient prêts à nous stériliser immédiatement, veulent absolument prescrire à ma femme la pilule contraceptive, de force, et je ne plaisante pas, ma femme et moi ayant dû refuser à plus de trois reprises la prescription que la gynéco, paniquée, songeait probablement à nous tatouer dans la main puisque nous refusions de prendre son papier. Nous lui avions bien dit que nous utilisions avec satisfaction les méthodes de régulations naturelles des naissances, mais elle semblait n’avoir qu’une connaissance caricaturale, basée sur des données archaïques de ces méthodes.

Bien qu’il y ait d’autres raisons, pécuniaires surtout et de santé, qui viennent peser sur le choix de ne pas avoir plus de 1 ou deux enfants, on ne peut mettre de côté la pression institutionnalisée.

On nous trouve très courageux d’en avoir 3. Je crois que c’est parce que l’on plaque sur nous une façon d’élever les enfants très onéreuse. On ne prévoit plus une éducation sans un horaire chargé, où les cours de soccer s’entremêlent aux études préparatoires à l’année scolaire, ou les cours de musique succèdent aux sorties éducatives dans les musées et les zoos. Je suis probablement un inconscient.

Pourtant, je choisis ma façon de vivre pour mes enfants. Mes voyages en Côte d’Ivoire, pays de mon épouse, m’ont fait constater que souvent, les enfants « des pauvres », des pays en développement, une fois leurs besoins de bases comblés, sont beaucoup plus joyeux et heureux que les jeunes des contrées riches. Comme le dit un proverbe africain : « On est ensemble ». Ils ne sont jamais seuls. Et c’est une richesse qui leur donne cette sécurité affective que nous n’avons peut-être pas le temps de procurer à nos enfants et qu’une garderie ne peut apporter à mes petits institutionnalisés et déjà préparés à la scolarité.

Comme tous les parents, je voudrais donner le meilleur à mes enfants. Et pour moi cela consiste en deux choses… La rencontre d’un Dieu aimant qui les accompagnera toute leur vie. Et la rencontre de frères et sœurs qui le seront toujours, indéfectiblement.

Parmi mes plus beaux souvenirs se trouvent les parties de cache-cache, les jeux de société dans la maison, les soirées à la pêche, ou les parties de hockey à la patinoire du village. Mais le seul point commun de toutes ces activités qui les rend si précieuses pour mon cœur et ma mémoire, c’est que mes frères (je n’ai malheureusement pas de sœurs) y sont présents. Je n’ai pas de plus beaux souvenirs que mes frères et parents.

Je n’ai fait partie d’aucune équipe dans mon enfance. Je n’ai pas pris d’autre cours à la maison que ceux, rapidement abandonné faute de talent, de piano enseigné par mes parents. J’avais, j’ai quatre frères, chacun irremplaçable. Je ne me suis jamais ennuyé.

Et c’est la pensée qui m’habitait lors de la troisième grossesse de ma femme. Si c’est une fille, ma petite Marie-Aurélie aura une sœur en plus de son frère. Et si c’est un garçon, mon François-Ruben aura un frangin, comme il le désirait pour pouvoir partager ses jeux… C’est Marie-Aurélie qui a remporté le gros lot avec l’arrivée de Kayla, qui elle aussi, a déjà ainsi un frère et une sœur !

Ils n’auront peut-être pas toutes les activités de développement qu’un enfant unique pourra avoir dans son enfance, mais ils ne seront jamais seuls, surtout dans leurs pires épreuves. Et c’est le plus important pour moi. Même si leur vieux papa leur laissera le souvenir de quelqu’un de bien imparfait qui les aimait, ils auront toute leur vie ces frères et sœurs qu’ils ne pourront jamais renier sans se renier eux-mêmes. Ils sont frères et sœurs pour la vie !

Ils me reprocheront peut-être un jour de ne pas avoir fait partie d’une équipe de hockey, de ne pas avoir participé à toute sorte d’activités. Mais moi je crois, j’ai l’intime conviction que je leur aurai donné ce qu’il y a de mieux !

Image : Arslan, Frères (2006)

2 Comments

  1. D’accord avec toi, mais,d’après moi, la solution c’est de se questionner sur pourquoi il est si dispendieux d’avoir des enfants. Quand j’étais jeune faire parti d’une équipe de hockey était à la portée de toutes les bourses même avec 3 ou quatre enfants. Aujourd’hui c’est la folie furieuse, des jeune de douze ans, font parti d’équipe des plusieurs lettres , vont jouer des joutes à plus de 150 kms, imaginez les dépenses : transport, hôtel, repas etc… Cessons de vouloir faire jouer les enfants comme les professionnels, rendons avoir des enfants à la portée de toutes les bourses.

  2. C’est un texte inspirant que vous nous proposez M. Laffitte. En effet, au-delà de la parenté immédiate, il y a des choix qui doivent se détacher de cette obligation de performance que nous impose la société. Le paradigme premier doit demeurer les parents, puis la famille élargie et, enfin, la communauté. Inviter les enfants à une sociabilité dégagée de toute mesure, de ces entraves qu’impose la compétition, les éduquer dans le principe de notre égalité radicale dans le regard de Dieu, ne peut que contribuer à un monde équilibré. L’argent ne doit pas être un empêchement à la découverte mais une avenue à l’imagination. Une simple balade à la campagne peut nourrir l’imaginaire et la curiosité d’un enfant et produire des souvenirs qu’il portera une vie entière. Il ne s’agit pas de récuser la recherche de l’excellence mais je regrette tous ces parent qui pousse à la performance des enfants au détriment de cette liberté qui ne dure que quelques années. Merci pour ce très beau texte, pour cette bouffée d’air frais.

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