Du nouveau sous le soleil du Chiapas

Corazonar : on reconnaît dans ce verbe original la fusion des deux mots espagnols « cœur » et « raison ». Je reviens d’une riche rencontre de théologie autochtone au Mexique, où cette action d’intégrer la pensée dans le cœur — qui désigne l’intégralité de la personne — a teinté les échanges et les cérémonies, entre personnes surtout autochtones des trois Amérique. ¿Cómo está tu corazón ? C’est ainsi que nos hôtes du peuple totzile nous demandent « comment allez-vous ». La rencontre a eu lieu à San Cristobal, dans les montagnes du Chiapas : un Mexique bien différent de celui qui fait courir les foules lasses de l’hiver québécois.

Ce n’est pas ma première participation à une telle rencontre. Mais de celle-ci, je reviens avec la perception d’un kairos, d’un moment-clé. Elle a eu lieu dans une période cruciale, dans l’écho du Synode pour l’Amazonie. L’Amazonie n’est pas le Chiapas, mais on a quand même noté qu’un pape s’y met à l’écoute des expériences autochtones et invite à les prendre au sérieux. C’est une bouffée d’air frais après deux pontificats qui ont mis en place des évêques hostiles à la teologia india à travers l’Amérique latine : nombreux sont les témoins d’Amérique latine qui peuvent raconter les vexations subies à cause de cette part « idolâtrique » ou « superstitieuse » de leur expérience culturelle et spirituelle. Eh oui, encore aujourd’hui.

J’étais parti à San Cristobal en portant une question : quels points communs pourrais-je trouver entre les visions des autochtones du Sud et la situation spirituelle de ceux du Nord ? Entre exposés, ateliers et rituels, j’en ai trouvé plus d’un.

En contemplant le grand cercle symbolique à quatre quartiers disposé au milieu du groupe, j’y reconnais spontanément la Roue de Médecine des Autochtones du Nord. Nous sommes de la même matrice. Je réalise aussi que l’année 1990 nous a tous fait vivre un kairos panaméricain. La Crise d’Oka a placé les Autochtones au centre de l’échiquier canadien ; le Chef national de l’Assemblée des Premières Nations du Canada, Phil Fontaine, a déclaré avoir été abusé sexuellement dans un pensionnat catholique, déclenchant « la parole libérée » autochtone qui nous a conduits à la Commission de vérité et réconciliation du Canada. Et la première rencontre de teologia india a eu lieu à Mexico, regroupant des Autochtones d’Amérique latine autour d’un projet d’« inculturation libératrice ». Il n’y a pas à dire : deux ans avant le cinquième centenaire de la Conquête de l’Amérique, 1990 a déclenché quelque chose.

Ensuite, s’affirme à San Cristobal une conscience de la contribution des peuples autochtones à l’humanité entière, particulièrement en ce temps où le monde vivant, qui est notre maison commune, atteint un point de bascule. C’est une conviction entendue du Nord au Sud de ce grand continent. Dans la recherche d’un nouveau paradigme, les peuples autochtones peuvent jouer un rôle crucial sur tous les plans, du local à l’international. Il faudrait pour cela s’abstenir de réduire leur spiritualité à un patrimoine, ou à un folklore, utile pour les moments protocolaires qui précèdent les discussions sérieuses, et qu’on confiait jadis à quelques prélats ou curés.

Parlant de prélat ou de curé, un autre point commun émerge : la perception d’une Église « ossifiée », plus dure que la pierre, et qui ne prend pas la mesure des réalités autochtones. Ossification variable d’un contexte à l’autre, on en conviendra. Et en face, la résurgence un peu partout de traditions spirituelles autochtones indépendantes du christianisme. En Amérique du Nord, rien de nouveau sur ce point. Cependant, à San Cristobal, tous les participants autochtones, indépendamment de leurs origines et même s’ils sont presque tous chrétiens, s’accordent pour voir l’avenir spirituel autochtone de ce côté, davantage qu’à l’intérieur d’une Église autochtone. L’inculturation, cet immense projet pastoral et théologique des cinquante dernières années, en prend pour son rhume.

À vrai dire, ça ne les préoccupe pas. Une personne participante lance cette idée : il faut renoncer à Dieu pour trouver Dieu dans la vie du peuple maya. Entendre : renoncer à l’idée occidentale de Dieu et à l’organisation mentale du discours sur Dieu, de manière à trouver ce que Dios Madre y Padre peut signifier pour les Mayas.

Et je me prends à songer que peut-être me faudrait-il renoncer à la « théologie » pour mieux aborder le Mystère dans la vie des Autochtones, quelles que soient leurs familles spirituelles. Et si la théologie était indissociablement liée à une conception occidentale du Mystère, et à une Église qui disparaîtra peut-être des cœurs autochtones bien avant d’avoir su liquider son colonialisme persistant ? Que me répond mon cœur ? ¿Cómo está mi corazón ?

Image : Chiapas, Mexico, Jolanta Kucharska (2014)

1 Comment

  1. la nature, les paysages et la faune devrait aussi faire partie de la spiritualité et de la culture religieuse.

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