Nomophobie, hypersécurisation et phénomène pèlerin

Cell phone photos work just fine sometimes

Vous est-il déjà arrivé de tâter toutes vos poches avec inquiétudes ? Avez-vous déjà eu la frousse de vous retrouver sans votre cellulaire ? Seriez-vous capable de vous passer de votre tablette pendant une journée ? La nomophobie est cette crainte.

Acronyme anglais dérivé de « no-mobile-phobia », cette peur est l’une des principales sources d’anxiété de notre époque. C’est ce que soulignait Nancy Frey, de l’Université Berkeley, au 6e Symposium pour les Études pèlerines à l’Université William & Mary, auquel j’assistais les 8 et 9 novembre dernier.

À l’heure actuelle, l’intérêt pour le phénomène pèlerin est indéniable et universel. Qu’il s’agisse des grands pèlerinages, toutes traditions confondues ; de ces pèlerinages plus récents sur la sépulture de grands chanteurs (Presley, Morrison, Hallyday) ; ou encore sur les lieux de grands drames (Auschwitz, Tchernobyl, World Trade Center) ; tout y passe.

Ces différents phénomènes à l’étude sont des microcosmes. Ils mettent en évidence certaines caractéristiques sociales et spirituelles de notre époque : besoin de souffler, de s’extraire du quotidien, de faire une pause, de ralentir le rythme ; besoin de recul pour effectuer un passage dans sa vie ; besoin de se relire et d’interpréter son parcours de vie à travers ces lieux ou de recomposer son histoire. Étudiés en termes de pratiques, les chercheurs de ce domaine s’interrogent sur la manière de vivre ces pèlerinages. Cette année, ils remettaient en question tout particulièrement l’utilisation accrue des nouvelles technologies et leur potentiel parasitage de l’expérience spirituelle — d’où la question de la nomophobie et tout ce qu’elle implique.

Le zéro risque

À l’été 2019, Robert Nickerson, de l’Université de San Francisco, observait une forte augmentation de l’utilisation du téléphone intelligent sur les chemins de Compostelle. Alors que son enquête de 2013 dénombrait une utilisation à environ 50 %, l’été dernier ce chiffre passait à plus de 90 %. On ne saurait s’étonner d’une telle augmentation. Elle n’est que trop évidente. Ce sont les raisons de cette utilisation qui sont toutefois inquiétantes.

Selon Nancy Frey, notre tendance à l’hypersécurisation en serait la principale cause. Refus de la souffrance, peur de l’imprévu, rejet de tout inconfort ; le zéro risque est l’objectif suprême ! S’il est un devoir dont nous devons nous formaliser, c’est celui de s’assurer d’une expérience parfaite : tout doit être prévu et évalué !

Cette tendance, toujours selon Nancy Frey, occupe de plus en plus l’espace du chemin de Compostelle et, par conséquent, celle de nos vies également. Car, grâce aux nouvelles technologies, il devient possible de contrôler notre environnement. Grâce à mon téléphone, je peux trouver mon chemin en tout temps, contacter les services d’urgences, vérifier la qualité des hébergements, éviter le mauvais temps, repérer et entrer en contact avec mes amis, demander conseil, commander des vêtements adéquats et me les faire livrer, dans un village, sur le chemin ! Tout est si facile, l’hypersécurisation s’impose d’elle-même ! Or, si cette tendance voulait à l’origine assurer le bien-être de tous, elle rend, en revanche, méfiant et devient source d’anxiété pour bon nombre. L’inattendu, l’improbable et le fortuit demeurent inévitables !

Confiance et espérance

La peur nous ligote, elle nous tient sous son verrou. Comment retrouver confiance dans un tel contexte ? Comment espérer au-delà du risque ? En rejetant toutes nouvelles technologies ? Il ne faudrait pas se méprendre, l’enjeu n’est pas là. L’outil n’est pas le problème ! Nous devrions plutôt nous demander pourquoi et de quoi nous avons si peur. Qu’est-ce qui conduit à cette hypersécurisation — parfois irrationnelle — qui ne faisait pas les frais de la population il y a de cela à peine quelques décennies ?

L’utilisation de ces nouvelles technologies met à jour des inquiétudes, des craintes, qui rongent notre époque. Celles-ci disent, entre autres, combien nous craignons nos vulnérabilités. Elles disent combien nous nous sentons faibles, faillibles, imparfaits, défectueux. Et si notre époque avait besoin d’être rassurée ? Rassurée dans la richesse de son humanité ?

Cette richesse, toujours présente, se joue dans l’espace de nos fragilités. Sur les chemins de pèlerinage, c’est lorsque je me suis égaré que j’ai pu goûter la bienveillance de ce résident. C’est dans cette bouteille tendue, alors que je manquais d’eau, que j’ai été touché. C’est dans les yeux de cette personne, relevée après une chute, que j’ai pu voir la reconnaissance.

À chaque instant nos défaillances sont l’occasion d’espérer ; car ce sont nos imperfections qui rendent meilleurs, non la perfection elle-même.

Image : Great Sand Dunes, Lee Parks (2016)

Enseignant au Centre de spiritualité Manrèse de Québec, je suis aussi directeur du centre Bottes et Vélo – le pèlerin dans tous ses états! Mon intérêt pour Compostelle m’a conduit à développer un projet de recherche en théologie (Université Laval) portant sur l’accompagnement spirituel du pèlerin-randonneur.

2 Comments

  1. l’église devrait essayer de bâtir quelque chose autour de ces nouveaux phénomènes soit en aidant l’autre ou bien en donnant un point de vue qui transcende le simple fait de dire de ne pas le faire.

  2. sans oublier l’hypersexualisation, l’hyperégotisation et l’hyperperformantisation.

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