Les premiers chrétiens face au pouvoir

C’est là le titre du quatrième chapitre du livre d’Enrico Norelli, La naissance du christianisme (Bayard, 2015), que j’ai déjà commencé à décortiquer dans un premier billet sur les raisons du succès initial du christianisme, puis dans un second sur la présence d’une femme apôtre dans le Nouveau Testament.

Cette semaine, Norelli nous présente deux attitudes des premiers chrétiens face au pouvoir civil romain :

1- Celle des communautés pauliniennes, qui s’accommodent largement du pouvoir en place. On connaît bien l’exhortation de 1 P 2, 16 à « se soumettre, à cause du Seigneur, à toute institution humaine ». Pourquoi cela ?

  1. Parce que le Seigneur allait revenir bientôt de toute façon, il allait lui-même faire toutes choses nouvelles, alors pourquoi tout chambouler ?
  2. Parce que l’on croyait vraiment, comme la quasi-totalité des cultures de l’époque, que les grandes institutions humaines étaient liées d’une manière ou d’une autre au sacré ou à Dieu.
  3. Parce que (et c’est la motivation principale pour Norelli) les chrétiens, en raison du secret entourant leur culte et du fait que leur chef ou « divinité » avait été un criminel, étaient souvent accusés des pires crimes (par exemple, d’avoir mis le feu à Rome en 64). Conséquemment, pour éviter des persécutions inutiles, il fallait montrer que les chrétiens étaient de bons citoyens, même s’ils ne sacrifiaient pas aux dieux protecteurs de l’Empire – ce qui était considéré comme un manque de loyauté politique.

 

Norelli avance même que les passages si durs à attendre, aujourd’hui, à propos de la place des femmes dans les assemblées (« Je ne permets pas à la femme d’enseigner ni de faire la loi à l’homme » (1 Tm 2, 12), proviennent du souci de faire en sorte que l’Église s’insère bien dans le tissu social de l’Empire :

« Les Lettres pastorales se préoccupent en général de ce que les relations internes au sein de l’Église correspondent aux modèles d’ordre socialement acceptés, par exemple en ce qui concerne les femmes. »

2- Celle des communautés judéo-chrétiennes, et plus spécialement les communautés johanniques, qui considèrent l’Empire comme l’instrument de Satan. Il suffit de lire l’évangile de Jean, mais surtout l’Apocalypse, pour en avoir un aperçu. Mais pourquoi cela ?

  1. Parce que les communautés attachées à la Loi juive sont très sensibles à tout effort du pouvoir en place pour les empêcher de pratiquer leurs rites avec le maximum de rigueur. Pas question de faire des compromis quand il s’agit du culte ou de l’identité religieuse, à la manière de bien des héros « zélés » de l’Ancien Testament, notamment les frères Macchabées.
  2. Parce que l’Empire romain, sous lequel a été crucifié le Christ, apparaît comme une immense machine totalitaire dirigée par les forces diaboliques.

 

En une phrase : « Nous ne savons pas ce que l’auteur de l’Apocalypse pensait du pouvoir politique en tant que tel : il s’intéresse au pouvoir impérial dans sa présence concrète, et voit dans sa domination universelle non point l’instrument de la providence divine pour la diffusion universelle de l’Évangile, mais celui de la révolte diabolique pour la diffusion universelle du refus de Dieu. »

Cela nous amène au début du IIe siècle. Mais ces deux attitudes auront la vie dure, et des répercussions politico-historiques majeures. La première, qui triomphe pour un temps avec l’Édit de Milan, mènera tant à la construction d’une société largement animée par les valeurs chrétiennes qu’à des abus épouvantables de la part des autorités constituées (politiques ou ecclésiales) et à des exhortations à la soumission aveugle. La seconde, qui pourra s’appuyer sur l’interprétation dominante de La Cité de Dieu de saint Augustin, accouchera des grandes figures prophétiques de l’histoire, très critiques envers l’ordre établi, mais aussi d’une Église parfois repliée sur elle-même et aveugle à ce que le monde séculier a de beau à offrir.

Image: David Ohmer, Rome – Roman Forum from Capitoline Hill (2008)

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