Les identités multiples

COLLABORATION SPÉCIALE: capsule biblique de Sébastien Doane, auteur de Zombies, licornes, cannibales… Les récits insolites de la Bible

Avec la tuerie au club Pulse d’Orlando et la révélation de l’orientation sexuelle queer de Cœur de Pirate, l’actualité porte une attention particulière aux différentes identités sexuelles. Les récits bibliques portent eux aussi des personnages aux identités sexuelles hors-normes. Voici un regard sur le récit des Actes des Apôtres (8, 26-40) centré sur une personne dont on ne connait pas le nom, présentée par sa double identité d’eunuque et d’éthiopien. Son parcours spirituel montre l’ouverture des premiers chrétiens envers les exclus.

L’Éthiopien

Dans la culture biblique, l’Éthiopie ne désignait pas le pays associé à ce nom aujourd’hui, mais plus largement la Nubie (nord du Soudan actuel). Il s’agissait de l’extrémité sud du monde connu. L’Éthiopie, c’était le bout du monde. Aujourd’hui, plusieurs lecteurs de la Bible qui ont des origines africaines se reconnaissent dans ce personnage. Ils voient l’eunuque éthiopien comme un noir qui a façonné leur foi. Ils en parlent même comme un modèle de libération des noirs.

L’eunuque

Qu’est-ce qu’un eunuque? On parle rarement d’eunuques à l’Église et encore moins autour de la table. Plusieurs réalités pouvaient être associées à ce mot qui nous parait si étrange : un homme à l’apparence féminine, un homme castré, un fonctionnaire royal, un gardien de harem… En général, ils étaient si mal vus et méprisés qu’ils pouvaient être brutalisés.
Même s’ils pouvaient être dans des positions de pouvoir et de responsabilité, comme pour l’eunuque éthiopien qui était l’intendant de la reine d’Éthiopie, ils restaient exclus de la société. Par exemple, ils ne pouvaient pas entrer au Temple puisqu’ils étaient vus comme impurs dans la culture juive : « L’homme dont les testicules sont écrasés ou qui a le pénis coupé n’entrera pas dans l’assemblé du Seigneur. » (Deutéronome 23,1)

Aujourd’hui, des personnes homosexuelles, bisexuelles et transgenres font des liens entre leur situation et celle des eunuques des temps bibliques. Ils réfèrent à l’eunuque éthiopien comme un exemple d’une personne marquée par un tabou sexuel qui a vécu l’exclusion et qui, ultimement, a été accueillie dans la foi chrétienne.

La Bible, service au volant
Ironiquement, malgré la démarche de pèlerinage de l’eunuque à Jérusalem, celui-ci n’a pas pu entrer au Temple. En revenant chez lui, dans son char, il lit un passage d’Isaïe. Il rencontre alors Philippe qui lui demande : « Comprends-tu ce que tu lis? » L’eunuque éthiopien l’invite à le guider dans l’interprétation de l’écriture. Ils lisent :
« Comme une brebis que l’on conduit pour l’égorger, comme un agneau muet devant celui qui le tond, c’est ainsi qu’il n’ouvre pas la bouche. Par son abaissement s’est trouvé levé son jugement; sa génération, qui la racontera? Car elle est enlevée de la terre, sa vie. » (Ac 8,32-33/Is 53,7-8)

Puis, l’eunuque demande à Philippe de qui parle ce texte. La réponse de l’apôtre n’est pas explicite dans le texte. Comme la suite du récit décrit la demande de baptême de l’eunuque, la plupart des commentateurs en concluent que Philippe a dû lui parler de Jésus Christ comme le serviteur souffrant crucifié, mort et ressuscité. Mais, on peut aussi imaginer une autre réponse. Peut-être que l’eunuque s’identifiait lui-même à ce serviteur dont la souffrance est symbolisée par un agneau muet et égorgé qui n’aura pas de descendance. La réponse de Philippe lui aurait permis de comprendre que la souffrance de son exclusion prenait fin avec la nouvelle façon de faire communauté en Christ.

Transformation spirituelle

Transformé par cette discussion, l’eunuque arrête son char pour demander et recevoir le baptême sur-le-champ. L’interprétation biblique qu’ont partagée Philippe et l’Éthiopien a créé un espace pour que celui qui était exclu de la communauté puisse entrer dans le peuple de Dieu. Son statut d’eunuque l’empêchait de se convertir au judaïsme, mais la porte de l’Église naissante lui était grande ouverte. Ce récit montre que l’Évangile est proclamé à tout le monde, même aux personnes traditionnellement exclues comme les eunuques. De plus, comme l’Éthiopie symbolisait le bout du monde, ce récit illustre la parole du Ressuscité qui envoie les apôtres en témoins « jusqu’aux extrémités de la terre » (Ac 1, 8). Autrement dit, la Bonne Nouvelle est proclamée partout, pour tous.
Cette histoire manifeste la transformation d’un individu qui passe des identités d’eunuque et d’Éthiopien à celle de chrétien. Ce pèlerin n’a laissé ni la distance, ni la marginalisation, ni l’isolement l’empêcher de s’engager dans une relation avec Dieu. À notre tour, nous sommes invités à prendre une part active dans notre propre identité spirituelle. Avez-vous déjà lu un texte biblique qui semblait vous parler de votre propre vie? Je vous le souhaite. C’est à ce moment que l’Écriture devient parole de Dieu.

Image: mll, Guest Month_Africa (2011)

Ce texte fut d’abord publié dans la Revue Notre-Dame du Cap en 2014. L’auteur a actualisé l’article.

2 Comments

  1. Généralement, les nouveaux textes de ce blogue sont annoncés sur Facebook. Le vôtre, M. Doane, fait l’objet d’un profond silence et, au risque de paraître pisse-vinaigre, je ne peux que regretter la discrétion de ses responsables (au moment d’écrire ces mots).

    Dans le texte « La guerre et la violence dans la Bible » j’écrivais « Je n’appartiens pas à ceux qui tentent des gymnastiques intellectuelles pour conjuguer le Nouveau Testament au passé simple de l’Ancien », une phrase qui trouve écho dans votre texte alors que vous relevez les tensions entre l’accueil inconditionnel exercé par le Christ et les rejets de l’Ancien Testament. Cet univers pastoral, clos, aux propensions niveleuses fut et demeure un terreau riche pour justifier un contre-discours à rebours de l’humanisme ambiant dont l’ambition est d’obliquer un monde pluriel vers l’intégration de ses différences. Beaucoup confonde cet accueil avec de la rectitude politique alors qu’il ne s’agit que d’ouverture à son prochain. Mais l’instinct est puissant. Il contrait l’esprit à des ignominies qui sont l’héritage lourd de ce vieux testament. N’ai-je pas raison de croire que certaines violences se font gantées de velours? Mais ce sont là propos d’un néophyte qui ne peut s’offrir les fioritures et autres préciosités de l’exégète.

    Au lendemain de l’attentat du Pulse, le silence de mes frères et sœurs dans la foi m’a profondément bouleversé. Comme le dit l’adage, « Qui ne dit mot consent ». Je me suis senti atteint à mon tour à la fois dans mon intégrité de croyant et dans ma dignité. Alors j’ai crié haut et fort, à la recherche de celui ou celle qui oserait un mot de compassion. Silence! Sur la page Facebook de cet homme confit dans ses certitudes et vivant au sommet de sa montagne j’ai osé écrire que « le chrétien confortable peine au courage ». Son silence s’est alors doublé de mon exclusion. Tout est symbole!

    Parce que le mal engendre le pire, la semaine suivante je fus l’objet de remarques homophobes en milieu de travail de la part d’une collègue congolaise. L’Afrique porte à la fois ses grandeurs et ses limites (qui n’en a pas?). Il y a peu, François dénonçait vertement la complicité du clergé africain dans la stigmatisation à l’égard des LGBT. Alors, comment pouvais-je juger cette femme, malgré la douleur de l’humiliation, tout en prétendant être croyant? En geste expiatoire, on m’a offert son renvoi. J’ai refusé. Parce que cette femme était incapable de marcher vers moi, c’est moi qui ai marché vers elle. Je lui ai simplement expliqué que la différence n’est pas source de menaces mais bien source de richesses, que dans ce monde pluriel qui est le nôtre j’entends sa voix comme une proposition douloureuse mais porteuses d’espoirs, que cet espoir loge dans ma capacité d’accueil bien avant la sienne et qu’à deux, peut-être, en arriverons-nous à cette synthèse qui nous font plus grands jour après jour. Le rejet n’était pas et ne sera jamais une réponse à la singularité de l’autre. À preuve, nous avons pleuré dans les bras l’un de l’autre et nous nous sommes demandé mutuellement pardon. Voyons voir maintenant qui, de l’humanité ou de l’Esprit, gagnera ce combat. Il demeure que je nourris cette conviction que mon prochain est mon allié puisqu’il me révèle à Dieu et à moi-même, une mesure ponctuelle qui me situe à chaque instant et me rappel à mes devoirs de chrétiens.

    Je provoque, certes, mais la question est nécessaire: le chrétien confortable est-il capable de ce courage? À tous ces silencieux devant l’horreur qui disent L’aimer, qui sont-ils/elles vraiment?

    Je ne peux m’empêcher de repenser à ce Shabbat auquel je fus invité hier soir. Malgré nos différences (juifs séfarades, juifs ashkénazes, non-juifs, noire, gais), nous avons tous et toutes participé à une action de grâce, partagé chacun à notre manière mais dans la joie de tous et toutes la gloire de Dieu. La tolérance, qui n’est qu’un pis allé du cœur, une endeuillée de ces gens qu’elle supporte bien avant de les aimer, était absente de la table autour de laquelle nous étions réunis en toute liberté, égalité et fraternité. Le bonheur de l’autre fut cette meneuse de claque qui nous dirigea d’agapes en prières jusqu’à la fin de cette magnifique soirée. Au retour, certains d’entre-nous avons traversé le Village, partageant la fête des terrasses, de cette jeunesses naturellement heureuse et généreuse sous ce vaste ciel de lit fait de perles roses.

    Puis je-vous inviter à sortir de chez vous, à marcher vers l’autre, à vous ouvrir comme s’épanouit une fleur. La route vers Lui est sinueuse. Seul les tartuffes la croient rectiligne…

  2. Je gagnerais à me relire… Je serais navré que vous considériez le dernier paragraphe de mon texte comme un blâme. Ces phrases s’adressent aux silencieux et non aux porteurs de parole comme vous. Encore merci pour ce texte à la fois généreux et courageux. Comme une bouffée d’air frais, vous secouez l’hermétisme des biens pensants.

Laisser un commentaire