Les femmes, plus spirituelles ?

« Les femmes sont plus religieuses, plus spirituelles que les hommes. » Est-ce vrai ? Si le « plus » en question est d’ordre qualitatif, la phrase paraît bien osée. Mais s’il est d’ordre quantitatif, difficile de nier qu’il y a plus de femmes que d’hommes dans les églises (malgré leur rôle limité dans l’exercice du leadership), dans les communautés religieuses, et qu’elles sont plus nombreuses à se définir comme des personnes intimement concernées par les questions spirituelles. C’est du moins ce que le Public Religion Research Institute tendait à montrer dans un de ses sondages de l’automne 2014. Et comme ancien séminariste, je peux témoigner : en paroisse, je parlais hockey avec les hommes, et miséricorde de Dieu avec les femmes. C’est une grosse généralisation, mais c’était pas mal ça quand même.

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Pourquoi est-ce ainsi ? Tenter de répondre rigoureusement à une telle question exige de s’aventurer sur le terrain glissant de la différence sexuelle, et des mérites ou errements des « théories du genre ».  Mon billet d’aujourd’hui n’a pas cette audace. Je veux simplement faire écho à un article de Cathy Lynn Grossman paru la semaine dernière et intitulé « Losing their religion : more woman join the unspiritual set ».

 En gros, l’auteure souligne, sondages et témoignages à l’appui, que les femmes, traditionnellement plus pratiquantes et croyantes que les hommes, sont en train de rattraper ces derniers dans l’incroyance. (Avant tout, remarquons qu’on se situe dans le terreau chrétien, et plus précisément chrétien américain.)

 Parmi les raisons esquissées, j’en retiens une, qui me paraît aussi évidente que décisive : les jeunes femmes d’Occident se sont considérablement émancipées des rôles dans lesquels elles étaient cantonnées auparavant. Le fait de porter, souvent seules, la charge de léguer des valeurs aux enfants, couplé à celui de rester à la maison (donc à l’abri du bruit et de la fureur des ambitions professionnelles), devait forcément disposer les femmes à chercher une partie de leur bonheur dans la vie spirituelle. Quant à l’homme « pourvoyeur » ou « décideur », la posture qu’on attendait de lui jurait avec celle du croyant chrétien qui, typiquement, doit d’abord apprendre à recevoir avant de pourvoir, à obéir à la volonté divine plutôt qu’à suivre la sienne, et à être humble plutôt que de rechercher la gloire et le pouvoir.

Certes, il s’agit là de situations et de stéréotypes dont la déconstruction fut entreprise il y a longtemps. Mais ayant prévalu pendant des siècles, ils ont marqué en profondeur la psyché des hommes et des femmes. D’où le fait que l’effet de leur délitement sur la spiritualité ne commence qu’aujourd’hui à se faire ressentir.

D’accord, mais que signifie cette disparition du gender gap en matière de croyance ? Trois hypothèses :

  • Le rapport au spirituel n’a aucun ancrage dans la différence sexuelle. Il n’y a que les facteurs culturels qui comptent. Moins la culture charrie de stéréotypes, moins les rôles sociaux sont associés à l’un ou l’autre sexe, plus l’écart entre hommes et femmes dans le rapport au spirituel diminue.
  • Le rapport au spirituel est lié à la différence sexuelle, mais sous un mode mineur en comparaison des facteurs culturels. Ainsi, à notre époque, la diminution de l’écart entre hommes et femmes s’expliquerait par la force des facteurs culturels conditionnant le rapport au spirituel.
  • Le rapport au spirituel est assez fortement lié à la différence sexuelle. La réduction de l’écart entre hommes et femmes serait due au fait que les facteurs culturels attaquant le rapport des femmes au spirituel ont actuellement plus de force que ceux minant le rapport des hommes au spirituel. Autrement dit, les femmes seraient plus naturellement spirituelles, mais leur rapport à la religion ou au sacré serait davantage affecté par la vie contemporaine.

Quelle hypothèse retenir? La première nous entraîne hors de l’anthropologie biblique et donc, plus largement, de l’anthropologie chrétienne. Les récits de la Bible auxquels on accorde une portée théologique témoigne qu’être une femme, ce n’est pas la même chose qu’être un homme. La différence physique pointe vers une différence psychologique et spirituelle. Égale dignité, mais fonction symbolique contrastée, voire complémentaire.

Mais le danger est de traduire littéralement « fonction symbolique » par « rôle social » ou « rôle ecclésial ». De fait, historiquement, la différence sexuelle fut interprétée de telle manière que le machisme, ou plus sobrement la pensée patriarcale, a trouvé en elle une sorte de légitimité. Or au moins depuis Hamann et les romantiques, on sait qu’il est abusif de figer les significations émanant de l’ordre symbolique en structures éternelles, indépendantes du contexte de vie des gens. En d’autres mots : s’il y a bien un rapport féminin et un rapport masculin au spirituel, il ne faut pas en conclure que les hommes doivent faire ceci et les femmes cela.

Avec cette mise en garde dans l’esprit, et considérant que la troisième hypothèse me paraît alambiquée, j’opte pour la deuxième. Reste maintenant la tâche colossale de penser ce que la culture actuelle nous offre comme frein et comme tremplin pour que l’on puisse se reconnaître comme un homme, comme une femme devant Dieu.

4 Comments

  1. Un texte démocratique. J’espère le premier d’une longue série. Bravo Jonat.

  2. Beaucoup de contenu dans votre carnet , une réflexion m’interpelle, une recherche s’impose je note, une mine d’or. J’abonde dans votre sens Jonathan la deuxième hypothèse reflète bien la réalité spirituelle et culturelle des femmes et des hommes d’aujourd’hui Suivre notre intuition, être meilleure à tous les jours je crois qu’il n’y a pas de frein mais quel tremplin. Merci Jonathan.

  3. Excellant texte, mon opinion est que ce sont les femmes et non les hommes qui ont le plus souffert de la dureté de l’église dans l’application des règles. Donc il faudra que l’église se les apprivoise de nouveau.

    • Je suis d’accord, si on se réfère à une époque ou les curés des paroisses du Québec encourageait les mères de famille à élargir la famille au risque de sa propre vie. Il fut un temps ou les gens se sont révoltés et retournés contre l’église.Je me souviens que es religieuses ont contribué énormément à l’éducation, celle-ci ont joué un rôle capital toujours dans l’ombre du clergé, le même schéma se reproduit aujourd’hui. À l’église de refaire ses devoirs.

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