Le monde ne sera ni pire, ni meilleur!

De quoi sera fait demain? S’il est une question à laquelle il est impossible de répondre, c’est bien celle-là! Qui pourrait prédire, avec certitude, ne serait-ce que le déroulement de la prochaine heure? L’avenir est fait d’incertitudes, de peut-être et de suppositions. Et s’il nous inquiète, ce n’est pas tant pour son potentiel heureux, mais bien pour prévenir le malencontreux. Peur de la blessure, de souffrir, de l’inconnu, de perdre, de ne pas y arriver… Pourtant, à se comporter ainsi, on en vient seulement à développer de l’anxiété! Comment affronter l’avenir et les changements qu’entraînent la pandémie?

L’intolérance à l’incertitude

Depuis quelques années, notre degré d’intolérance à l’incertitude a tellement augmenté qu’il fait désormais l’objet de recherches. C’est le cas des travaux de Michel Dugas, professeur à l’Université du Québec en Outaouais[1], portant sur le Trouble de l’Anxiété Généralisé (TAG). Michel Dugas observe quatre composantes comportementales contribuant au développement du TAG : l’intolérance à l’incertitude, la surestimation de l’utilité de s’inquiéter, les difficultés de résolution de problèmes et l’évitement cognitif. De ces quatre composantes, l’intolérance à l’incertitude affiche une nette prédominance.

Pourquoi cette intolérance? L’être humain contemporain aurait une forte propension à la mêmeté, au toujours pareil. Par cette répétition du même, il aspire au contrôle, exige le risque zéro et devient hypersécurisant. Tout devient objet de méfiance! L’objectif : éviter toute souffrance. Ce n’est pas sans raison si l’industrie de la croisière et du tout inclus était si florissant avant la pandémie. Ils offraient la possibilité de voyager dans des environnements protégés, tout en répétant les mêmes conditions qu’à la maison[2].

Dans la vie courante, les travaux de l’équipe de Nicolas Carleton, de l’Université de Regina, indiquent une forte augmentation du taux d’anxiété en Amérique du Nord; ceci malgré des indicateurs de sécurité sans précédent[3]. L’intolérance à l’incertitude se fait parfois si élevé que le moindre petit changement devient anxiogène. Pour contrer les effets de ces poussées d’anxiété, plusieurs auront recours à des stratégies de comportements sécurisants. Paradoxalement, les recherches indiquent que plus l’individu use de ces stratégies, plus son taux d’anxiété augmente et moins il est tolérant à l’incertitude.

Dans le contexte de pandémie actuelle, la surenchère de comportements sécuritaires peut avoir cet effet anxiogène et le désir d’un retour à la « normale » se faire de plus en plus pressant. Comment ne pas y succomber?

Le risque du changement

Avancer vers le changement, dans l’incertitude de ce qu’il sous-tend, n’est pas chose si simple. Il faut savoir s’y risquer, sinon c’est la paralysie! Plus l’être humain se rebute au changement, plus il se sclérose. Refuser le changement, c’est prétendre pouvoir arrêter le temps.

L’humanité est continuellement provoquée à la transformation par le mouvement de vie qui l’habite : le corps change, les habitudes changent, les pensées changent. Tout bouge continuellement! Le propre du vivant relève de ce mouvement. S’y refuser est contraire à la vie. Chaque jour, la vie s’adapte pour survivre et poursuivre sa route.

Ainsi, les panneaux de plexiglass et les masques seront dorénavant monnaie courante. Les habitudes de consommation et de déplacement ne seront plus les mêmes. La distanciation physique risque de durer encore quelques temps. Tout cela fait partie du changement actuel, de la nouvelle réalité de nos vies. Les normes qui orientaient notre quotidien ont changé et un retour à la « normale » semble, du moins à moyen terme, impossible. Une nouvelle normalité s’installe et cela peut inquiéter par l’incertitude qu’elle annonce.

L’expérience fait cheminer

Michel Dugas recommande une approche expérientielle de l’intolérance à l’incertitude. En risquant le changement, en l’expérimentant, l’expérience permet d’envisager ce nouveau mode de vie et de gagner en confiance face à la nouveauté qui s’annonce. À petits pas, il est possible d’avancer sur cette terre étrangère et d’apprivoiser l’inconnu. Il n’est pas nécessaire de s’y précipiter!

Dans ce domaine, la figure du pèlerin semble faire référence. Elizabeth Tisdell défini le pèlerinage comme « mouvement allant du familier vers un autrement, jusqu’à ce que cet autrement devienne familier et s’intègre comme nouvelle perception de soi[4] ». En effet, le pèlerin est celui qui « s’aventure en terre étrangère ». Par la lenteur de sa marche, il prend contact, tout en douceur, avec la nouvelle réalité qui l’entoure : rythme de vie, coutumes, repas, langages, tout change. Et, bien que ce contact puisse relever du choc culturel pour certains, ce choc, s’ils n’en restent pas là, pourra se traverser en développant de nouvelles stratégies de vie. L’expérience parle au pèlerin et lui indique comment vivre ce changement. Petit à petit, l’expérimentation lui fait découvrir un monde qui n’est pas hostile, mais seulement différent.

Le confinement n’était que le début de ce pèlerinage. Il n’était que l’élément déclencheur, le moment de crise qui allait provoquer la mise en route. Le déconfinement sera la route, le nouveau monde à apprivoiser! Appelés à quitter le pays de nos certitudes, nous sommes invités au déplacement de nos habitudes. La pandémie n’a pas rendu le monde ni pire, ni meilleur. Il n’est, et ne sera toujours, que ce que nous en ferons.

Image : Covid-19, F. Nestares P. (2020)


[1] Michel Dugas est directeur du laboratoire de traitement des troubles d’anxiété de l’UQO : https://uqo.ca/anxiete/directeur.

[2] Voir l’article de Benoit Meyronin paru le 22 mai 2020 : « Impossibles voyages : le confinement, révélateur de notre rapport au monde », https://theconversation.com/impossibles-voyages-le-confinement-revelateur-de-notre-rapport-au-monde-136583?fbclid=IwAR2mEAnzbEMZG_FMYtnxupxNJ6d0XoAcXQj9a02H0XyDibIe-Ko_OLHUTwk.

[3] Nicolas R. Carleton et al. 2019. “Increasing intolerance of uncertainty over time: the potential influence of increasing connectivity”. Cognitive Behaviour Therapy 48(2) : p. 121-136. https://doi.org/10.1080/16506073.2018.1476580 (Consulté le 27 mai 2020).

[4] Elizabeth Tisdell est professeure en éducation à l’Université d’Harrisburg et s’intéresse aux apprentissages transformateurs induits par l’expérience du pèlerinage de longue randonnée. Elizabeth Tisdell. 2013. “We Make the Way by Walking: Spiritual Pilgrimage and Transformative Learning While Walking the Camino De Santiago”. Adult Education Research Conference. St. Louis, Mo. p. 3.

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