Le fossé

La religion et les médias québécois: même la bonne foi ne suffit pas pour combler le fossé qui sépare ces deux univers. Avec sa série de trois textes sur les vocations et le catholicisme dans le Québec d’aujourd’hui, Le Devoir n’a fait qu’ajouter à l’incompréhension, voire à l’occasionnelle et fort disgracieuse hostilité que ressent tout un pan de la sphère séculière devant le fait religieux. Il suffit de lire les réactions des lecteurs pour s’en convaincre.

Il est arrivé (et il arrivera encore ici et là) que les médias aient fait preuve de mauvaise foi, pour toutes sortes de raisons. Mais dans l’ensemble, le plus gros de cette tempête me semble derrière nous. Pour prendre l’exemple des trois articles parus du 10 au 12 août dernier dans Le Devoir, il faut admettre que le ton de ces papiers était tout à fait convenable. Presque sympathique, même, si on considère qu’une lectrice a trouvé opportun de s’offusquer que son quotidien préféré donnait des « endoctrinés » comme « modèles » !

Bref, on ne peut pas taxer Le Devoir de mesquinerie, cette fois. Mais peut-être de manque de personnel formé dans le fait religieux ? Ou alors un traitement journalistique un peu maladroit ? Car bien des passages posent question, et renforcent les préjugés envers la foi chrétienne.

Je ne reviendrai pas sur le premier article, que j’ai commenté dans mon billet de vendredi dernier. Cependant, remarquons que choisir de parler du traditionalisme, pour brosser le portrait du catholicisme actuel, porte à conséquence : cela donne l’image d’une Église qui, conformément à un préjugé répandu, serait une « patente du passé ».

Mais passons, car il y a pire. Voici quelques citations tirées des articles « L’autre réseau social » et « Préserver la flamme qui vacille » :

  • Certains jeunes ont été déçus de leur expérience en société, poursuit le chercheur [Jean-Philippe Perreault]. Ils ont vécu des échecs ou des rejets, et la religion devient alors un espace de repli avec des normes très claires et très sécurisantes.
  • À ses yeux, le message de l’Église ne doit cependant pas changer. « L’Église n’aurait pas le droit de dire à [Dieu] qu’elle souhaite changer [certains de ses enseignements] à la suite d’un vote démocratique », affirme l’abbé Ciszek. En raison de cette vision, l’homosexualité ne peut pas être tolérée au sein de l’Église catholique, et ce, même en 2015, dit-il.
  • Les religieux interrogés sont d’ailleurs bien d’accord : de leur point de vue d’être humain, tout indique que la flamme catholique vacille. Mais nul besoin de s’inquiéter, ajoutent-ils du même souffle, puisque le doute ne fait pas partie de la foi religieuse.

La première citation clôt un article bien rédigé, et qui fournit un contraste bienvenu avec l’article sur les traditionalistes de la Fraternité Saint-Pierre. Par le biais des propos de Grégory Gémin, de la Famille Marie-Jeunesse, de ceux d’Alain Mongeau, de la Bande FM, ou encore de ceux de Jean-Sébastien Lajoie, de la Fraternité franciscaine, le lecteur découvre des croyants dont la foi et l’engagement peuvent parler à nos contemporains. Mais la citation rapportée plus haut gâche la bonne impression que l’on pourrait avoir des catholiques. Pas qu’elle soit fausse en tant que telle; mais puisqu’elle conclut le texte, elle donne l’impression que c’est là, justement, la conclusion qu’il faut en tirer : la religion est « un espace de repli » pour les personnes blessées qui désirent des « normes très claires et très sécurisantes ». Ouch ! Jean-Philippe Perrault mentionne bien qu’il s’agit là de la réalité de « certains jeunes »; mais le choix du journaliste, Karl Rettino-Parazelli, de placer cette citation au terme de son article, provoque un effet catastrophique. Car voilà de quoi nourrir le vieux cliché de la « foi-refuge », du « Dieu-béquille » et de la « religion-réponses-toutes-faites ».

La deuxième citation, à propos de l’homosexualité. J’ai étudié avec Greg Ciszek, et même si le gars a des vues bien différentes des miennes, je peux difficilement croire qu’il ait manqué de jugement au point de dire, textuellement : « l’homosexualité ne peut pas être tolérée au sein de l’Église catholique ». Car c’est faux, évidemment, et l’abbé Ciszek connaît assez son catéchisme pour le savoir. En défenseur de l’orthodoxie, il a sans doute dit (ou voulu dire) que les actes homosexuels seront toujours considérés comme désordonnés par l’Église, et que celle-ci ne célébrera donc jamais de mariage homosexuel, etc. En tout cela, je suis en désaccord avec lui, mais il a le droit de défendre l’enseignement traditionnel de l’Église. Mais la citation de l’article suggère carrément que les personnes homosexuelles ne sont pas bienvenues dans l’Église…  De quoi donner des munitions à tous ceux et celles qui accusent l’Église d’homophobie. Re-ouch !

La troisième citation, dans lequel il est mentionné que « le doute ne fait pas partie de la foi religieuse. » Encore une fois, c’est une phrase de clôture. On sent bien que les journalistes cosignant l’article ont voulu terminer en faisant un peu d’esprit, avec une expression bien tournée. Mais leur trouvaille fait encore en sorte qu’on achève notre lecture avec un sourcil froncé. Un cliché de plus concernant la religion se trouve renforcé : celle-ci serait, grosso modo, une école d’endoctrinement. Car qui, aujourd’hui, trouve valorisant de ne pas douter ? Nous aimerions tous, plutôt, que les fondamentalistes (religieux ou non) doutent un peu plus. La foi est une confiance, mais elle n’exclut pas le doute. La beauté de l’acte de confiance est justement de s’effectuer alors que le doute peut nous ébranler. Si on évacue le doute, alors l’acte de foi, l’acte de confiance devient un calcul mathématique, ou une déduction logique. Impossible qu’un esprit aussi nuancé que Daniel Cadrin ait pu suggérer que « le doute ne fait pas partie de la foi religieuse » ! Bref : re-re-ouch !

Je le redis : ces trois articles sont de bonne foi, et si l’on s’en tient aux grandes lignes, ils sont bien ficelés. Mais des passages viennent faire tout chavirer, et creusent davantage le fossé entre les sphères séculières et religieuses. Dommage !

Photo: Paul Stephenson, Varlaam Monastery, Meteora, Greece (2014)

7 Comments

  1. Merci Jonathan d’apporter toutes ces nuances et de corriger le tir de l’auteur de ces articles du quotidien Le Devoir. Il serait souvent bien nécessaire de faire ce travail de re-lecture avec la plupart des textes publiés dans les médias québécois lorsqu’il s’agit de thématiques religieuses, en général, mais spécialement en ce qui a trait au catholicisme romain. Et oui, il faudrait des journalistes bien formés sur les questions religieuses pour qu’ils puissent rédiger des textes qui n’amplifient ni les clichés ni les idéologies dominantes.

  2. Merci de ces nuances sur des citations ou conclusions hâtives qui moi aussi, m’avaient titillées. Pour être proche de nombreux jeunes qui avancent avec une foi bien vivante, je peux témoigner que cette dernière est tout sauf un refuge pour eux ! Au contraire, la foi leur donne une confiance profonde pour aborder leur vie, dans le monde où nous vivons. Et croyez-moi: ils sont prêts à mordre à pleine dent dans la vie…

  3. Étant responsable des communications dans le diocèse de Nicolet, je partage votre conviction sur la nécessité d’une formation adéquate des journalistes en matière de culture religieuse. Pour y participer, notre Fonds de formation diocésain a offert une bourse destinée à un ou une journaliste pour suivre un microprogramme en théologie qui sera offert à Victoriaville par l’Université Laval. L’offre a été faite à tous les médias et journalistes en exercice de notre région. Résultat: pas une seule candidature pour cette bourse. La date limite est tombée hier… Après une offre faite en juillet et un rappel en août, rien. Je conserve ma conviction, et je ne doute pas que présenté adéquatement, ce type de spécialisation pourrait intéresser quelques jeunes journalistes… Et cela changerait assurément leur approche journalistique de ce sujet. Peut-être un tel projet aurait-il plus de succès s’il était offert sur une base inter-religieuse avec la participation financière que plusieurs confessions religieuses, aux journalistes de médias dits «nationaux»? Ce serait alors à une autre instance que la mienne d’en faire la coordination et l’offre.

    • C’était une superbe initiative. Quel dommage qu’il n’y ait eu aucune candidature !

  4. La culture « libérale » de la société québécoise engendre un mur d’incompréhension entre la religion et les médias. Songeons par exemple au film de Léa Pool, « La Passion d’Augustine » qui choque la sensibilité « libérale » et qui, de ce fait, condamne la religion.

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