I.A.: La plus grande mutation de l’histoire

La crise actuelle, liée à la pandémie de COVID-19, charrie son lot de défis sociaux, et non les moindres. Elle laissera assurément des cicatrices, et conditionnera peut-être, pour le mieux, un changement dans la manière dont nos sociétés s’organisent.

Mais très rapidement, il est fort à parier que la vie économique d’avant la crise retrouvera ses aises, ou plutôt ses habitudes, d’inspiration capitaliste pour la plupart. Et l’un des enjeux les plus décisifs qui nous attendent dans les prochaines années reviendra alimenter les débats dans les colloques internationaux – avant de bondir, bientôt, à l’avant-plan médiatique, comme ce fut le cas pour la question environnementale ces derniers temps.

Il s’agit de l’arrivée de l’intelligence artificielle, dans à peu près toutes les sphères de notre vie : domestique, professionnelle, sociale, politique. C’est là le sujet du remarquable essai de Kai-Fu Lee, I.A. La plus grande mutation de l’histoire. Comment la Chine devient le leader de l’intelligence artificielle et pourquoi nos vies vont changer (Les arènes, 2019).

L’auteur n’est pas le premier venu sur le sujet. Il a étudié puis travaillé dans la Silicon Valley, notamment chez SGI, Apple et Microsoft. Puis a dirigé Google China en 2005, avant de se lancer à son propre compte dans une société d’investissement en capital-risque, conseillant les start-ups chinoises les plus prometteuses en intelligence artificielle appliquée. Bref, il connaît très bien tant les différents aspects techniques de l’enjeu que les cultures, politiques et entrepreneuriales, propres à la Chine et aux États-Unis.

D’emblée, je dois admettre que sans être analphabète en la matière, je ne peux pas dire que j’ai ouvert ce bouquin en tant qu’initié. Ces dernières années, j’ai grappillé ici et là des informations disparates sur l’intelligence artificielle, les algorithmes et, de façon plus soutenue, sur la mouvance transhumaniste. Mais sans plus.

Pourtant, j’ai très bien suivi les distinctions de Lee sur les différents champs d’application de l’I.A, sur l’histoire de celle-ci, sur l’importance de la découverte récente du deep learning. Bref, malgré la richesse et parfois la subtilité du sujet, l’ouvrage est bien vulgarisé, tout à fait accessible pour tout lecteur intéressé par le sujet.

Le plus passionnant, pour moi, a commencé lorsque l’auteur explique pourquoi il croit que la Chine va rattraper, voire surclasser les États-Unis dans ce domaine crucial pour l’économie de demain. C’est assez contre-intuitif : la Californie regroupe la vaste majorité des plus grands cerveaux en intelligence artificielle, et les grands innovateurs proviennent tous de ce terreau fertile. Quant à la Chine, elle a surtout une réputation, en technologie, de copieuse. Comment les copieurs pourraient-ils dépasser les copiés ?

L’explication mériterait de longs développements, mais voici, résumées, les intuitions les plus fortes de l’auteur:

1) Une époque qui récompensera la technologie appliquée plutôt que la recherche fondamentale. Il est peu probable que l’intelligence artificielle soit bouleversée par une découverte scientifique qui la propulse vers de nouveaux sommets dans les prochaines décennies. Le monde doit d’abord absorber le développement fabuleux promis par la découverte récente du deep learning. Bref, l’important ne sera pas tant d’avoir les meilleurs cerveaux (pour faire une percée scientifique) que d’en avoir une grande quantité de bons (pour décliner l’I.A. en d’innombrables applications concrètes). La Chine l’emporte justement en quantité là où les États-Unis ont la qualité.

2) L’importance d’une culture entrepreneuriale aguerrie et infatigable. La Silicon Valley valorise l’innovation, une certaine « éthique » (à géométrie variable !) et une approche universaliste (le même produit parfait, pour tous). En Chine, la fin justifie les moyens, et le respect des droits intellectuels est une notion assez floue. Copier n’est pas un problème si on adapte le produit au plus près de la demande locale. Faire des coups bas à ses concurrents ne fait pas davantage difficulté. Autrement dit, c’est la jungle, le « far-est », et les entrepreneurs qui émergent de cette lutte pour la survie dans cette arène géante sont de véritables gladiateurs, qui travaillent un nombre d’heures hebdomadaires impensables pour nous, Occidentaux. Dans la guerre d’influence qui se prépare, ce sera un avantage notable pour les Chinois.

3) L’importance décisive des data. De quoi a besoin l’I.A. pour fonctionner et se perfectionner? Des données, toujours plus de données. Sur ce terrain, l’avance de la Chine est déjà considérable. Aux États-Unis, malgré une culture assez libérale si on la compare à l’Europe, les grandes entreprises doivent rendre des comptes aux gouvernements qui limitent l’acquisition et l’utilisation des données personnelles. En Chine, c’est non seulement moins le cas, mais la forte population produit une quantité phénoménale de données. Sans compter que le paiement par application mobile est déjà quasi généralisé dans les grandes villes chinoises, pour à peu près tous les achats possibles – ce qui est loin d’être le cas dans en Occident, où la carte de crédit domine encore.

4) Un climat politique favorable au développement de l’I.A. Bien qu’il reste des zones d’ombre quant à la responsabilité des autorités chinoises dans la propagation du COVID-19, une chose est certaine : à partir du moment où la Chine a pris la chose au sérieux, des mesures draconiennes ont été prises et furent respectées par la population. C’est la grande force des sociétés évoluant sous un régime autoritaire : quand le gouvernement s’y met, l’impact est généralement spectaculaire. Et le gouvernement chinois, depuis 2016, a pris le virage I.A. à renfort de milliers de milliards. Alors que l’Europe investit mollement et réfléchit surtout aux enjeux éthiques; alors que les États-Unis, en bon pays libéral, laissent les entreprises se débrouiller sans trop intervenir, la Chine, elle, s’engage pleinement et mise son va-tout sur l’I.A.

Ce parcours géopolitique est déjà intéressant en soi. Il nous force à nous poser des questions difficiles. Par exemple, le moins grand respect de la vie privée favorise la Chine dans un enjeu qui déterminera l’équilibre des forces politiques, culturelles et économiques des prochaines décennies. Comment réagir ? Notre vertu, nos considérations éthiques pèsent-elles toujours autant quand le résultat est d’être à la traîne, puis dominé ?

Mais il y a plus. Le grand choc à venir dans le sillage de l’I.A. risque d’être avant tout social, divisant les nations de l’intérieur. Lee montre bien que l’arrivée de l’I.A. privilégie une logique du « gagnant rafle tout » qui tend à renforcer les monopoles. Les gros joueurs engrangeront plus d’argent, mais aussi plus de données, perfectionnant leurs algorithmes qui leur donneront un avantage commercial encore plus grand. Les inégalités sociales se creuseront davantage.

Sans compter les pertes d’emploi liées à l’I.A. Lee estime qu’environ 50% des emplois américains pourraient être supprimés d’ici 2030. Que feront tous ces gens sans travail ? Quel sens aura leur vie ?

C’est ici que l’ouvrage devient plus « humain », si l’on peut dire. L’auteur fait le récit de sa vie de chercheur, d’entrepreneur et d’investisseur à la lumière du cancer qui l’a frappé il y a quelques années, et qui a changé sa façon de voir les choses. Il confie s’être toujours considéré lui-même comme un algorithme à perfectionner : un peu de temps avec sa famille et ses proches, mais le strict minimum utile. Pas de temps gratuit pouvant le distraire de  l’atteinte de son but ultime : maximiser son influence dans le monde. Par exemple, il a presque raté l’accouchement de sa fille pour assister à une réunion.

Mais l’affection reçue lors du traitement de sa maladie, puis des rencontres bouleversantes, entre autres avec un moine bouddhiste, lui a fait prendre conscience que si la vie a un sens, ce n’est guère du côté de l’ambition qu’il faut la trouver, mais du côté de l’amour.

Ce constat l’amène à penser l’avenir de nos sociétés hyperconnectées de manière différente. Au lieu de réfléchir à la question avec une approche techno-utilitariste, comme le font la plupart des dirigeants de la Silicon Valley qui, pas fous, voient venir les troubles sociaux qu’ils ont occasionnés, il privilégie une approche humaniste. En fait, il propose un modèle de cohabitation humains-machines qui valorise ce que les humains sont seuls à pouvoir faire : aimer, prendre soin, philosopher, éduquer, etc. Dans cette optique, prendre soin d’un enfant en bas âge, visiter des personnes âgées à domicile, par exemple, devraient être des métiers bien rémunérés.

Considérant les salaires versés aux proposées aux bénéficiaires au Québec en ce moment, on est loin de la Coupe aux lèvres. Mais ce changement de mentalité, valorisant tout autant l’engagement social que l’engagement économique, s’avérera nécessaire si l’on veut faire de l’arrivée de l’I.A. dans nos vies un avènement heureux.

Image: Machine Learning and artifical Intelligence, Mike Mackenzie (2018)

1 Comment

  1. Il faudrait peut être une spiritualitè artificielle qui trouverait des applications en santé, éducation, famille que cela soit en église ou à proximité des èglises.

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