D’une certaine peur catho des écolos

Dans un récent article, John Allen Jr. rapportait que l’encyclique du pape François sur l’environnement, dont la publication est prévue pour juin, suscitait déjà, en marge des réjouissances de la majorité, des réactions négatives. Du lobby écosceptique séculier, il va sans dire. Mais également de la part de certains catholiques pro-vie.

Le vaticaniste américain prend pour exemple l’article de Riccardo Cascioli qui écrit pour un site web catholique influent. Cascioli, un dénonciateur de longue date des excès de « l’écologie profonde », désapprouve que le pape use de son autorité morale pour frayer avec un mouvement qu’il juge d’esprit contraire au catholicisme.

Le raisonnement de Cascioli va ainsi : puisque la plupart des écologistes radicaux préconisent la régulation des naissances comme moyen incontournable pour sauver la planète, leur donner raison sur quelques points signifie s’aventurer sur une pente glissante qui affaiblirait, à terme, l’enseignement de l’Église sur l’avortement et la contraception. En d’autres termes : toute défense de la nature entraverait la défense de la vie humaine.

En apparence, Cascioli n’a pas complètement tort : les mouvements écologiques radicaux ont la fâcheuse tendance, pour un esprit chrétien, à réduire la dignité de l’être humain à celle de tous les autres êtres vivants. L’accent sur la préservation de la nature prend une ampleur qui remet quasiment en question la légitimité de la présence  de l’espèce humaine sur la planète. Moins de bébés, pour une terre plus en santé… Bref, ça manque parfois carrément d’équilibre et de perspective… à moins de croire qu’un être humain et une plante verte, c’est blanc bonnet, bonnet blanc.

Mais le raisonnement de Cascioli manque lui aussi d’équilibre. Sans vouloir s’en mêler explicitement, John Allen Jr. met le doigt sur l’exagération qui fausse le jugement de l’Italien : « Cascioli’s core point is that you can’t buy only part of the secular environmental agenda. » Or, est-il vrai qu’on ne peut pas reconnaître la justesse de certaines intuitions des mouvements environnementaux ? On reconnaît la posture ultraconservatrice qui juge que le monde séculier est essentiellement mauvais. Gaudium et Spes, la constitution pastorale de Vatican II, rompait avec cette attitude, en affirmant que l’Église devait au contraire s’ouvrir à la présence et à l’action de Dieu se révélant hors de ses frontières. Reconnaître la part de justesse dans la position des personnes qui ne pensent pas comme nous, c’est le degré zéro de la « bonne foi ».

Bref, Cascioli et tous ceux et celles qui pensent comme lui – et ils sont nombreux selon Allen Jr. – confondent discernement et compromission. Encourager les États à plus de courage dans leurs efforts pour éliminer les causes humaines du réchauffement climatique n’équivaut pas à renier ses positions sur l’avortement… et encore bien moins sur la contraception (au contraire : la pilule anticonceptionnelle ayant un impact problématique sur la fertilité des poissons, les environnementalistes modérés pourraient très bien en venir à encourager une voie alternative). Si des États ou des organismes prennent des moyens disproportionnés, comme une politique de l’enfant unique, pour se reverdir la conscience, il sera toujours temps de dénoncer ces écarts. En attendant, ne brandissons pas cet hypothétique épouvantail et réjouissons-nous que le pape actuel, à la suite de Benoît XVI, contribue à l’éveil ou à l’affermissement d’une conscience environnementale plus responsable.

Photo: Car Ecology, darkwood76, 2009 (image originale: Luis Argerich)

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