Devoir de mémoire

Montréal n’est pas la seule ville qui fête en 2017 son 375e anniversaire de fondation. En 1642, Charles de Montmagny construit avec 40 hommes un fort à l’embouchure de la rivière Richelieu, lieu hautement stratégique qui permettait de bloquer l’accès aux Iroquois à la vallée du Saint-Laurent. Les premières fondations de ce qui allait devenir la ville de Sorel-Tracy étaient ici posées.

Malgré l’importance que prit rapidement cette agglomération après l’établissement des soldats démobilisés du régiment de Carignan-Salières, nous ne gardons aucune trace des premiers lieux de culte des habitants. Elles sont plutôt à trouver après les contrecoups de la révolution américaine qui modifia grandement la démographie de la région. En effet, la Couronne britannique fit l’acquisition de la seigneurie afin d’y établir des Loyalistes ainsi que des vétérans de cette guerre. Nous pouvons encore percevoir ce changement dans le tracé des rues de la vieille ville inspiré par l’un des premiers plans d’urbanisme au Canada, mais aussi par l’ancienneté de leur lieu de culte, soit l’église Christ Church.

Le bâtiment d’origine, construit en 1790, fait partie des plus anciennes églises anglicanes au Canada. Cependant, avec l’accroissement de la communauté, le premier bâtiment fut délaissé et l’on construit l’église actuelle dès 1842 dans un style inspiré par l’architecture néogothique, faisant d’elle une pionnière à cet égard en dehors de Montréal. Bâtie sur un plan rectangulaire, sa façade en brique rouge offre un contraste saisissant avec son clocher d’un blanc immaculé. Ce dernier est doté d’une cloche, encore utilisée de nos jours, qui avait été offerte par le régiment d’artillerie voisin en 1785. On ajouta à l’église un presbytère bâti dans le même style et l’ensemble fut classé monument historique dès 1959.

L’intérieur, assez simple, comprend toujours les box pews d’origine, ces bancs à porte encastrés dans des panneaux de bois qui partitionnent l’assemblée. De plus, ses vitraux qui datent de 1860 sont considérés comme des œuvres anciennes, car c’est vers cette époque que cet art fit son apparition au Québec. Dans l’ensemble, l’église a donc subi peu de modifications depuis le 19e siècle.

L’église Christ Church a donc indéniablement sa place dans le paysage du patrimoine religieux québécois, mais sa survie met en lumière une réalité peu connue, soit le rétrécissement des communautés anglicanes au Québec. En effet, tout comme pour l’Église catholique, on assiste chez les anglicans à une baisse marquée de la pratique religieuse, si bien que les communautés qui survivent le mieux sont celles qui diversifient leur pratique en introduisant le français dans leurs célébrations. La situation s’annonce problématique à Sorel-Tracy, mais elle l’est tout autant à Trois-Rivières ou à Sherbrooke, d’autres villes où l’on trouvait autrefois d’importantes communautés anglicanes.

Pour sa part, l’église Christ Church a au moins l’avantage d’être classée monument historique et de faire partie d’un ensemble urbain de grande valeur patrimoniale. Mais quel rôle pourra-t-elle conserver dans les années à venir ? Sauver le bâtiment sans sauver sa communauté, est-ce suffisant ? On touche ici au cœur même de la question épineuse, mais pertinente, de la transmission du patrimoine. Et malheureusement, il n’y a pas de réponses toutes faites.

Source : Conseil du patrimoine religieux du Québec, Inventaire des lieux de culte du Québec (2003)

Image : St. Stephen’s Anglican Church, Christ Church Sorel (2008)

3 Comments

  1. Très belle église, beaux vitraux, même problématique que nous et je constate que l’ordination de femmes n’a pas favorisé la pratique dominicale.
    Nous avons place notre foi dans ce qui paraît, ce qu’on voit, dans des certitudes d’aujourd’hui, dans le faire, l’immédiateté. Le temps….il,y a un temps pour chaque chose, pour chaque siècle, Dieu est patient, il nous attend….je crois !

  2. À vous madame, à vous Claudette,

    votre texte bouscule et pour le mieux. Je pratique ma foi en société, en bénévolat, en famille, sur la rue et à St-Pierre Apôtre. Cette vaste nef est pur néogothique avec ses arcs en tiers-points, ses créneaux, ses boiseries somptueuses et autre splendeurs du cru. La lumière y filtre par le corps multicolore des saints pour éclairer une forêt de statues. Tout y est beau et… écrasant. Comme je rêve d’une nef blanche, dépouillée, nue où le croyant pourrait se livrer à Dieu sans distractions, avec des bancs concentriques à l’autel pour refléter la communauté plutôt que d’alimenter l’envie de spectacle. Une nef ouverte sur la rue, qui ne craint pas le vol ou le vandalisme, un simple espace ouvert à la prière et l’eucharistie déployé sans mystère, sans magie, avec ce naturel qui fut celui du Christ, en partage avec tous. Dans ce lieu pourraient se côtoyer la plus grande pauvreté, celle des sans-abris avec les croyants réguliers; on pourrait y espérer l’arrêt des plus riches intrigués par la lumière de la foi. Mais surtout, cela permettrait de cesser de se cacher derrière de grandes portes closes et montrer l’ordinaire de vivre en Dieu. De mai à octobre, la chose me semble possible.

  3. « Patrimoine » du latin pater « père » et munio « munir » . Ce dont le père nous munit mais toujours transmit par la mère.

    Quand j’y pense un peu c’est donc un lieu et son nom et encore plus que le nom et le lieu car après quelques jours de réflexions c’est surtout un feu qui me vient en tête, l’architecture d’un geste.

    Un dessin d’Albrecht Dürer m’est apparu, une étude de deux mains en prière. Pour moi ces deux mains jointes sont le plus vaste espace qu’il m’est donné de visiter et de revisiter encore et encore.

    Certains jours son allure change. De cathédrale quand je suis minuscule de mon pas grand-chose ce lieu devient chapelle de bouts de planches d’action de grâce de guingois quand je suis abondant de mon petit rien du tout.

    En toutes circonstances il se fait silencieux comme l’est l’accueil et l’écoute. Même et surtout quand je n’ai rien à donner ou à dire mais simplement mon quelque chose à offrir.

    Je n’y suis jamais seul comme on l’est dans la vie. Et comme je le disais un jour à quelqu’un dans une église vide « Ici c’est le seul endroit au monde où quand il n’y a personne il est toujours quelqu’un » .

    C’est le premier devoir de mémoire qu’on m’a enseigné quand j’étais enfant et depuis j’essaie d’apprendre à m’en souvenir et pour ne pas l’oublier j’en relaies les paroles du mieux que je peux.

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