De l’abbé Gravel aux traditionnalistes

Ironiquement, la même semaine où le documentaire Raymond Gravel : un sacré curé, de Patrick Brunette, donnait un aperçu saisissant de la vie d’un prêtre très libéral, la journaliste Laura Pelletier, dans Le Devoir, publiait un article sur l’ordination de deux séminaristes de la très traditionnaliste Fraternité Saint-Pierre.

Quelque temps avant le décès de l’abbé Gravel, j’avais publié un texte lui rendant hommage. Malgré quelques réserves, cet article manifestait hors de tout doute que l’œuvre de l’abbé Gravel m’inspirait beaucoup de sympathie. Bref, s’il me fallait absolument choisir entre les nouveaux bouledogues de la FSP et le kid-kodak de Joliette, disons que je n’hésiterais pas longtemps. Mais la question n’est pas de choisir, je sais bien. Il y a de la place pour toutes les sensibilités, dans l’Église, et c’est très bien ainsi.

Tout de même, tout de même… Voici trois extraits de l’article de Mme Pelletier, qui rapportent les propos de nos nouveaux ensoutanés :

  • Le jeune prêtre [Alexandre Marchand] a été rebuté par certaines « dérives » des prêtres qui ont adopté la réforme. « L’Église devait être un peu réformée, oui, mais tout a changé trop rapidement, et il y a eu des pertes de contrôle. Certains prêtres ont commencé à faire la messe en français avant que Rome ait légiféré sur les livres liturgiques, ont introduit la communion dans la main, sans avoir l’accord de Rome, etc. »
  • « L’église est un lieu sacré dans laquelle une action sacrée se déroule. Il faut que la langue utilisée soit sacrée. » Selon lui, le fait que le latin soit une langue qui « ne change plus » protège l’invariabilité du texte.
  • Si la tradition continue à vivre, c’est parce qu’elle est « authentique » et « héritée de 2000 ans d’histoire », estime l’abbé Marchand.

Outre une conception exagérément pyramidale de l’Église, difficile de ne pas identifier trois formes de naïvetés dans ces propos :

  • Une naïveté par rapport à Dieu : comme si le Dieu chrétien ressemblait aux dieux païens, et le sacerdoce chrétien au sacerdoce juif. C’est-à-dire que l’accent mis sur le sacré, donc sur « ce qui est séparé », était l’intuition de fond de la foi chrétienne et le paradigme de toute sacramentaire. Euh… le christianisme n’est-il pas plutôt la religion de l’Incarnation, donc du Dieu-qui-était-séparé-mais-qui-s’est-fait-proche-de-nous-en-assumant-notre-condition ?
  • Une naïveté par rapport à la nature du langage : une langue n’est pas le vecteur d’une signification invariable. Une langue qui ne change plus est une langue condamnée à ne plus signifier ce qu’elle avait la puissance de signifier quand elle était vivante. Il n’y a jamais rien « d’invariable ».
  • Une naïveté correspondante par rapport à l’histoire : comme si la Tradition elle-même n’avait pas évolué dans l’histoire. Comme si chaque élément de la Tradition n’était pas lié à son contexte historique, de sorte qu’on pourrait éternellement reproduire les mêmes gestes et dire les mêmes paroles sans se poser de questions.

Bref, je peux concevoir que des jeunes prêtres, tout comme des croyants de tous âges, préfèrent un catholicisme identitaire, clair, critique envers la modernité, etc. Ce n’est pas mon cas, mais c’est correct. Mais être aussi dangereusement naïf, et donc borné, est-ce encore être du côté du Christ (et non des Pharisiens), et ouvert à l’Esprit ?

Photo: Lawrence OP, Priest in Lourdes (2009)

8 Comments

  1. Je suis d’accord avec vous et je trouve triste que ces personnes reçoivent autant d’attention dans les médias. Ça apporte de l’eau au moulin de ceux qui pensent que tout ce qui est religieux est anachronique et n’a plus sa place dans la société d’aujourd’hui. Ça m’apparaît irréconciliable avec l’ouverture dont le Christ faisait la preuve et qui scandalisait tant ses contemporains. La tentation du pharisaïsme n’est jamais bien loin!

  2. Entièrement d’accord avec toi, une religion forte est une religion qui n’a pas peur d’évoluer, L’homme évolue depuis plusieurs milliers d’années et la religion doit suivre. Les religions qui n’ont pas évoluées sont des prisons pour leurs fidèles. Mais je comprend la journaliste, beaucoup n’ont pas encore accepté les changements de l’église et ils ont le droit de le faire. Pour ma part le choix d’une religion doit être éclairé et libre de choix, donc en concurrence avec d’autres, sans aliéner ses convictions profondes.

  3. comme j’ai un certain âge, ça me fait de la peine de constater qu’on retourne avant Vat II, il me semble que notre pape actuel nous invite à aller de l’avant, vers les autres. Je suis toujours remplie d’espérance pour que notre Église, que ses membres aillent dans ce sens, se dépouiller du non nécessaire, Jésus était parmi les siens et les aimait, ne créons pas de distance mais visons l’unité entre tous les peuples en commençant par chez soi. Merci Jonathan !

    D’ac pour les médias…

  4. Monsieur Guilbault,

    je souhaite répondre à votre petit article, d’une part parce qu’on m’a parlé de ce carnet et que cela touche un sujet qui m’est très sensible, d’autre part parce que je suis, sans prétention, l’un des concernés de votre article. D’autant plus qu’il est navrant que vous me traitiez de naïf (puisqu’en traitant mes propos de naïf, vous affirmez du même fait que je suis naïf). Je trouve que votre propos manque très peu objectivité, qu’il est fondé sur la passion, et que les pseudos arguments que vous avancez dénote (on ne peut être expert dans tous les domaines) un manque flagrant de connaissances historiques, bibliques et théologiques.

    Je suis totalement ouvert à la discussion si vous le souhaitez, car contrairement à ce que pensent certaines personnes enfermées dans les conceptions des années 60-70 qui n’ont pas encore digéré leur crise d’adolescence et eux-mêmes vivant dans le passé, les gens comme nous sommes prêts à discuter. En tel cas, je vais vous donner mon adresse courriel pour entamer une conversation civilisée je l’espère.

    Cordialement,

    M. l’abbé Alexandre Marchand

    • Bonjour M. Marchand. C’est chic de votre part de vous manifester ainsi. Pour la conversation civilisée dont vous parlez, vous pouvez m’écrire à mon adresse personnelle: lespetitesdistances@gmail.com
      Au plaisir de vous lire.

    • Pour ma part, Monsieur Marchand, j’aimerais bien comprendre en quoi ce petit article, comme vous le qualifiez, dénote une absence de connaissances historique et théologique. À mon humble avis, vous y réagissez sans toutefois apporter d’argument(s) pouvant alimenter la discussion que vous sous-entendez vouloir avoir en privé. Dommage, car si vous vous y êtes reconnu, j’aurais souhaité vous lire et voir pourquoi vous réfutez ce que M. Guilbault avance. Tout nier revient à ne rien dire, hélas.

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