Aurait-il changé l’eau en vain?

Les mots nous échappent. S’ils ne changent pas, ils disparaissent tout simplement. Au quotidien, qui placera dans une conversation des mots tels que « soupane », « pleumer », « d’adon » ou « ramancher ». Ces mots ne font plus partie du langage courant, tout comme « miséricorde », « exulter », « grâce » ou « péché ». Un peu par désintérêt, mais bien plus parce qu’ils ne disent littéralement plus rien pour la plupart des gens. Le langage est vivant. Il se transforme et s’adapte pour exprimer des réalités qui correspondent à chaque temps, parfois en creusant des écarts de sens.

Dans une de ses chansons, Michel Sardou évoque l’un de ces écarts sur le plan spirituel. Il écrit : « On dit que le Christ est divin. Qu’il a changé de l’eau en vin. Qu’a-t-il fait pour l’homme de la rue, celui qui ne le connait plus? »[1]. À travers ces paroles, Sardou s’interroge. Qu’a fait le Christ pour l’humain de ce siècle, « celui qui ne le connait plus ». S’intéressant à l’humain qui n’a plus les références religieuses d’autrefois, ni le langage, il demande : qu’a-t-il fait pour lui? Les mots de Sardou sont rarement anodins, surtout en matière de religieux. Mais, pourquoi avoir retenu ce passage de l’évangile? Celui-ci pourrait bien offrir des pistes de réponse à la question qu’il pose.

Changer l’eau en vin, vraiment?

Le passage auquel fait référence Sardou est celui des noces de Cana, tiré de l’Évangile selon saint Jean (Jn 2, 1-11). Dans ce livre, l’évangéliste s’attarde aux enjeux de la « Parole », du « Verbe fait chair », désignant Jésus comme incarnation de la « Parole de Dieu ». Lorsqu’on y porte attention, la subtilité du jeu des mots donne à entendre combien cet enjeu se pose dans toute sa saveur, avec toutes les nuances qu’il a à offrir.

1 Et le troisième jour, il y eut une noce à Cana de Galilée, et la mère de Jésus y était. 2 Jésus aussi fut invité à la noce, ainsi que ses disciples. 3 Et le vin venant à manquer, la mère de Jésus lui dit : « Ils n’ont pas de vin ». 4 Et Jésus lui dit : « Que me veux-tu, femme ? mon heure n’est pas encore arrivée ». 5 Sa mère dit aux servants : « Faites tout ce qu’il vous dira ». 6 Il y avait là six jarres de pierre destinées aux purifications des juifs, et contenant chacune deux ou trois mesures. 7 Jésus dit aux [servants] : « Remplissez d’eau ces jarres ». Et ils les remplirent jusqu’au bord. 8 Et il leur dit : « Puisez maintenant, et portez-en à l’intendant du festin ». Ils [en] portèrent. 9 Quand l’intendant eut goûté l’eau devenue du vin (et il ne savait pas d’où cela venait, mais les servants le savaient, eux qui avaient puisé l’eau), l’intendant appelle le marié 10 et lui dit : « Tout le monde sert d’abord le bon vin, et quand les gens sont ivres, le moins bon. Toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent ». 11 Tel fut le premier des signes de Jésus; il le fit à Cana de Galilée. Et il manifesta sa gloire, et ses disciples crurent en lui.

Illustré dans le cadre d’un mariage, le récit porte étonnamment sur le rôle que tiennent les servants, non sur la noce comme telle. Tout le déroulement dépend d’ailleurs de ce qu’ils feront, à commencer par répondre à la recommandation de la mère de Jésus : « Faites tout ce qu’il vous dira » (v. 5). Le programme est ainsi posé : il s’agit de se mettre à l’écoute d’un « dire » et de « faire » selon ses recommandations.

Le récit, attentif au manque – « Ils n’ont plus de vin » (v. 3) –, invite les servants à écouter et agir selon le dire, la Parole, que Jésus incarne. Il ne s’agit cependant pas de simplement combler le vide : « remplissez » (v. 7), mais de mettre également en circulation : « puisez maintenant et portez-en » (v. 8). Tout se joue par ce mouvement dans l’instant, « maintenant », qui allie l’écoute au geste, allant jusqu’aux lèvres de l’intendant. À travers ce mouvement, il y a transformation, non pas de l’eau en vin, mais du goût de l’eau. C’est seulement lorsque l’intendant goûte que nous apprenons que l’eau est devenue du vin. Avant cela, aucune mention. Les servants, qui ont rempli les jarres avec de l’eau, ne s’étonnent même pas que l’intendant se réjouisse de la qualité de ce « vin ». Pourtant, « les servants le savaient, eux qui avaient puisé l’eau » (v. 9), que ce n’était que de l’eau! L’enjeu de ce récit n’est donc pas l’eau changée en vin, mais bien l’eau qui change de goût en passant de l’un à l’autre.

Poussant plus loin la méprise, l’intendant qui s’attendait à un vin ordinaire s’étonne même d’avoir reçu du « bon vin » : « Toi, tu as gardé le bon vin jusqu’à présent » (v. 9). Le « bon vin » s’entend alors comme effet de la Parole transmise, un effet qui génère du « bon ». Par cette manière de dire, le « vin » n’est nettement plus l’enjeu de ce récit – puisque l’intendant s’attendait à recevoir du vin –, mais bien le « bon ». Ainsi, de tout le mouvement qui conduit à ce « bon vin », ce sont les effets générés par le mouvement de la Parole écoutée qui sont à prendre en compte. Le « bon » l’emporte sur le fait que le liquide soit du « vin ». Ce qui compte c’est que cela soit bon, que cela « goûte bon ». Or, les servants n’ont pas cherché à dire qu’il s’agissait d’eau ou à reprendre l’intendant sur la nature du breuvage. Ils sont tout simplement entrés dans le langage de l’instant, le langage de celui qui goûte et constate que le « bon » a été gardé « jusqu’à présent ».

Pas « jusqu’à la fin », mais bien « jusqu’à présent »

Dans le banal du quotidien, celui des gestes simples tels que remplir, puiser et porter; les servants se laissent traverser par l’écoute de la Parole. L’action qui s’en suit donne une saveur à l’eau qui est offerte. Une saveur qui ne sera reconnue que par celui qui la reçoit. Là, il y a transformation. L’eau devient alors « bon vin gardé jusqu’à présent ». Pas « jusqu’à la fin », mais bien « jusqu’à présent ». Ce « jusqu’à » n’installe pas la saveur du « bon vin » dans une finalité. Au contraire! Il en fait une affaire de mouvement s’étendant jusqu’au présent et où la Parole prend toute sa saveur dans l’instant où elle est goûtée, continuant de s’actualiser.

Le Christ aurait-il changé l’eau en vain?

L’eau est présente partout. Toujours la même, elle n’a cependant aucun goût particulier et relève de l’universel. Le récit fait passer la Parole par cet universel. Un universel qui s’entend de tous, mais dont la saveur se révèle de manière particulière par le goûter. Le récit des noces de Cana entraîne sur cette voie qui actualise la Parole par sa transmission et lui confère un bon goût dans l’instant.

Si Sardou s’inquiète aujourd’hui de ce que le « corps du Christ » a fait pour l’homme de la rue, c’est sans doute parce qu’il y a « manque de vin » en ce moment. Les servants doivent s’y rendre attentifs. L’enjeu de la circulation de la Parole se concluant par ce passage qui va de l’universel de l’eau au particulier du bon vin, il apparait primordial qu’il suscite cette saveur singulière chez l’individu qui la reçoit. Ainsi, s’il y a miracle aux noces de Cana, il est celui du chemin de cette Parole qui s’actualise par le goût de l’expérience personnelle pour en redire l’universel autrement, faisant d’elle « le bon vin gardé jusqu’à présent ».

Il s’agit alors d’entendre les effets de la Parole de Dieu dans le monde séculier. Sa saveur s’y révèle d’une manière inédite.

Image : Les Noces de Cana, Joe Shlabotnik (2018)


[1] Michel SARDOU. 2010. L’humaine différence. Album : Être une femme (2010).

5 Comments

  1. Bonjour!
    Un merci pour votre lumière donnée à ces paroles d’évangile!
    J’en avais grandement besoin!
    Excellente journée et bonne continuation.
    MargueriteRaymond

  2. Comme être au monde au mauvais moment, cela ne devait pas toujours être facile pour le messie de toujours se faire demander des miracles,

  3. Cela aurait été intéressant de savoir ce que le messie aurait pu faire avec l’eau, l’air, le feu et la terre.

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