Amour du monde, amour du doux

Pour le premier dossier de son 75e anniversaire, la revue Relations (janvier-février 2016) a choisi de traiter de l’amour du monde. Évidemment, pour ce périodique promouvant avec ardeur une plus grande justice sociale, cet amour du monde est avant tout compris comme le « socle de toute résistance », suivant l’expression de l’article d’ouverture, signé par le rédacteur en chef, Jean-Claude Ravet.

La prémisse semble difficile à attaquer. En effet, comment peut-on rêver d’une plus grande justice si l’on n’aime pas passionnément le monde réel ? Comment faire face à la crise écologique et à la plus grande précarité qu’elle engendre, surtout chez les plus pauvres, si l’on n’est pas intimement convaincu que notre habitat commun est un trésor de beauté à découvrir, redécouvrir, valoriser et sauvegarder ?

Ça paraît évident, presque banal. Sauf qu’en raison d’un certain passé du christianisme, il s’avère toujours utile de se rappeler que le monde présent est « bon », ou plutôt « très bon », comme l’exprime la Genèse. Car le christianisme, pourtant religion de l’Incarnation, a parfois fait la part belle à des mouvements de fuga mundi, de fuite du monde, voire de haine du monde.

Je n’entends pas ici condamner les vénérables Pères du désert ayant fondé ce que l’on appelle aujourd’hui la tradition monastique. Je porterais là un jugement bien rapide et anachronique, et bête, car la spiritualité monastique a donné, et donne encore, des fruits innombrables – et prophétiques pour notre monde. Je n’en veux pas davantage aux mystiques, remparts contre les images de Dieu trop bien définies.

J’en veux plutôt à tous ceux et celles qui ont pris le « monde à venir » comme prétexte pour se désolidariser du monde présent. Comme prétexte pour le mépriser. Pour s’évader, en entraînant les foules à leur suite, dans des nuages qu’ils ont présentés comme la seule nourriture digne de l’être humain – pourtant au moins aussi corps qu’esprit.

Mais je n’insiste pas, on sait tous et toutes vers quoi et vers qui je pointe le doigt. Revenons au dossier de Relations. On y lit certes des articles convergeant toujours vers la même conclusion (aimons le monde, donc rendons-le plus juste), mais les approches sont diversifiées, et chaque article mérite le détour. Parmi ceux-ci, je retiens le billet de Vivian Labrie, au titre magnifique : « Du doux svp dans la maison commune ».

En conclusion, en voici un extrait :

« Je me souviens du saut qualitatif que j’ai vécu un jour en entendant des personnes en situation de pauvreté imaginer « le produit intérieur doux », fait de toute la richesse produite sans passer par l’argent, et la « dépense intérieure dure », faite de ce qui est pris dans notre vitalité et notre espérance de vie quand on ne peut pas payer ce qui maintient la vie et la qualité de vie. Aujourd’hui, je comprends que nous abordions alors deux dimensions en même temps : d’une part, ce qui, dans la richesse, est ou n’est pas dans l’univers monétaire et, d’autre part, ce qui, avec ou sans argent, produit richement du doux ou confine chichement au dur » (p. 25)

Image: Julio Chrisostomo, In their hands (2011)

1 Comment

  1. Pour améliorer le monde il faut l’aimer. Mais de nos jours on entends souvent  » On efface et on recommence « . C’est comme jeter le bébé avec l’eau du bain, on avance à rien. On doit aimer le monde et voir , sans le détruire, comment on peut l’améliorer.

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