La joie de l’amour: toujours rafraîchissant, mais…

Après deux synodes se penchant sur les enjeux qui agitent l’institution de la famille dans les sociétés tant modernes que traditionnelles, on attendait du pape François qu’il rassemble les réflexions émanant des divers points du vue dans un document officiel. C’est maintenant fait avec la publication, il y a dix jours, de l’exhortation apostolique La joie de l’amour.

De nombreux commentaires, fort intéressants, ont déjà filtré: Jacques Gauthier a proposé son compte rendu dans Le Devoir, Philippe Vaillancourt a interrogé Mgr Paul-André Durocher sur le site Présence-info, Valérie Roberge-Dion et Antoine Malenfant ont vanté le document dans Le Soleil. Quant à Jocelyn Girard, même s’il partage l’émerveillement de la majorité au sujet du ton pastoral de l’exhortation, il exprime son doute, dans une chronique sur Présence-info, au sujet de l’impact qu’elle aura au Québec.

Si je me fie à une première lecture rapide, je dois admettre que le concert d’éloges à propos de la chaleur du ton et la délicatesse de l’approche n’est pas volé: citant inlassablement la Bible et saint Jean-Paul II, mais aussi des écrivains comme Borges (« toute maison est un chandelier »), le pape, conscient que les profondes intuitions du christianisme sur l’amour humain furent souvent déformées par les attitudes et sermons du clergé, les expose de nouveau dans une langue simple, chaleureuse et vivante. On sort de la lecture de certains passages avec l’envie renouvelée d’insuffler un peu d’idéal à notre vie affective.

Mais il faut admettre que si l’exhortation suscitait de vives attentes, c’est en raison du pugilat auquel s’adonnent les camps libéraux et conservateurs autour de questions chaudes : les divorcés remariés pourront-ils aller communier ? L’Église nuancera-t-elle sa position au sujet de la contraception, de l’homosexualité ? Etc.

Or, lorsque son propos l’amène à portée de ces thèmes, le pape garde ses distances prudemment, préférant souligner, encore et encore, l’importance d’un accompagnement sensible et personnalisé. Comme le mentionne avec enthousiasme Mgr Vesco, évêque d’Oran : François « n’enferme pas l’Évangile dans un règlement ». Cet accent avant tout pastoral, qui ne se soucie pas de finasseries doctrinales ou juridiques, est certes bienvenu, mais c’est aussi dans cette réserve que l’enseignement du Saint-Père atteint ses limites.

Car si le pape se refuse à figer « l’innombrable diversité des situations concrètes » dans des lois générales, sa prise de parole succède à celles de ses prédécesseurs qui, eux, ont pris soin de vaquer abondamment à cette tâche. En conséquence, ne pas intervenir à ce niveau revient à reconduire intégralement l’ensemble des préceptes traditionnels – y compris ceux qui, aujourd’hui, peuvent justement être considérés comme une codification abusive de l’Évangile.

À propos de l’homosexualité, par exemple : j’ignore quel réconfort une personne gaie peut bien retirer de l’encouragement, fait à tous les chrétiens, de l’accompagner à partir de « là où il est ». Être accompagné pour aller où ? Être doucereusement guidé vers le consentement à une parfaite continence ? Ouf !

Mais c’est sans doute injuste de reprocher au pape François de s’arrêter ainsi au seuil des déplacements doctrinaux les plus infimes : manifestement, l’actuel évêque de Rome se sent missionné pour d’autres combats, sans doute plus cruciaux encore. Pour poursuivre dans le dossier des personnes homosexuelles : certains passages chauffent clairement les oreilles du clergé se faisant complice des lois de discrimination à leur égard, principalement en Afrique.

Bref, il faut apprécier La joie de l’amour pour ce qu’il est : un prêche perspicace et peu sentencieux, qui se veut un tonifiant pour qui cherche des repères éprouvés dans l’aventure des relations humaines. Et un rappel que la mission de l’Église n’est pas d’être au service d’une vérité abstraite, mais de témoigner d’un amour si grand qu’il sait embrasser toute la complexité du réel.

 

Image: Steve C., Famille B – Steve C. (2014)

 

3 Comments

  1. Bien d’accord! On a parfois l’impression que, dans certains passages, le Pape sait que Big Brother regarde par-dessus son épaule ce qu’il est en train d’écrire… Malgré tout, cela confirme bien des pasteurs québécois dans leurs approches pastorales. Après…cinquante et un an, c’est pas trop tôt!

  2. Le Québec est cette république des contradicteurs où le progrès des idées est régulièrement cloué au pilori par l’habitude et le conservatisme. Il s’agit de si peu avant qu’on nous serve ce bon vieux sophisme ad hominem qui questionne la pertinence d’un célibataire en matière conjugale. Toutefois, bien avant le contre-discours chrétien, la parole laïque ou les couples eux-mêmes, le principal défi de François provient de son propre clergé.

    Pour l’essentiel vieillissant, formé à une théologie d’ancien régime, la parole chrétienne au Québec peine à s’urbaniser. Pétrie de références pastorales ou agricoles, puisant aux sources patriarcales de l’Ancien Testament, combien peinent encore à s’extraire du choc de la révolution tranquille. Difficile pérennité qui compose avec la sédimentation rapide des générations, des valeurs, des enjeux. Il est si facile de prêcher un monde stable.

    Pour rajeunir ce regard singulier sur les couples, il faudrait commencer par équilibrer les perceptions et inciter l’Église à appliquer aux femmes les mêmes privilèges que ceux dévolus aux hommes. Postuler l’égalité des prêtres et des religieuses et en projeter une mixité dans la hiérarchie ecclésiastique fait sourire à prime abord. Mais la crédibilité oblige à l’intégrité des principes et prêcher l’ égalité au sein du couple contraint à la cohérence des pratiques internes à l’Institution. Un encyclique c’est bien, la pratique c’est encore mieux.

    François introduit le concept de liberté responsable. Je m’autorise l’audace de le compléter en proposant la liberté imputable. L’un ne mène t-il pas à l’autre? Le clergé a une liberté responsable à l’égard des fidèles et se doit d’être imputable dans ses résultats. Il ne suffit plus de prétendre, il faut dans l’urgence du christianisme actuel rendre des comptes envers ceux qui entendent et adhèrent aux principes énoncés par François. Les réticences, les résistances, le laxisme (drame commun aux communautés vieillissantes), la fatigue généralisée d’un personnel usé par tant de changements ne doivent pas prétexter l’imperméabilité à ce virage qui vient de Rome. Et que dire du paradigme homosexuel qui se déploie dans le champs de l’innée plutôt que de l’acquis et quitte tout doucement la soufrière pour cheminer en société jusqu’à l’Église? Saint-Pierre apôtre, malgré trois invitations, n’a jamais mérité la visite de son évêque. La route sera longue, je le crains.

    L’appel de François appartient à l’ouverture, à la tolérance, c’est un élan du cœur porté par l’Esprit, c’est aussi un moment de grande lucidité. Pour réussir, il faut réinventer une nouvelle approche qui se réalise en dehors du cadre normatif de la paroisse. Il faut réfléchir à de nouvelles formes, de nouvelles pratiques pastorales et chercher à prémunir cette pédagogie de l’omnipotence des réactionnaires.

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