Sur les ailes d’un aigle

Le 7 novembre dernier, après quatre journées d’attente, anxieuses pour de nombreuses personnes, les réseaux de nouvelles étatsuniens annonçaient enfin le résultat des élections présidentielles. Des foules se sont alors rassemblées spontanément dans les rues, aux quatre coins du pays – Washington, Atlanta, Chicago, Los Angeles – pour célébrer la victoire de Joe Biden, oui, mais surtout la défaite de Donald Trump. Pendant quelques heures, la COVID-19 semblait avoir disparu pour ces milliers de personnes qui portaient le masque, mais n’observaient certainement pas la distanciation sociale! Ces foules semblaient pousser un soupir de soulagement avec la confirmation de la victoire démocrate, pour ces élections qui étaient, selon la formule employée par Joe Biden, un combat pour sauver l’âme du pays. 74 millions d’Étatsuniens – 80 au moment d’écrire ce texte – venaient de dire non à la haine, au racisme, au fascisme, à la division, au mensonge, et oui à la science, à la diversité, à la lutte aux changements climatiques, à la coopération internationale, à la démocratie et au combat contre les inégalités sociales.

Puis, les caméras se sont tournées vers le terrain d’un cinéparc de Wilmington au Delaware où des centaines de personnes s’étaient rendues avec leur véhicule afin d’assister aux discours de Kamala Harris et de Joe Biden. Le premier fut historique. La première vice-présidente élue des États-Unis, première femme noire, première asiatique, première métisse à occuper ce poste, fit son entrée avec un large sourire éclatant et retraça l’histoire de la longue marche des femmes qui l’ont précédée et évoqué avec optimisme celles qui lui succèderont. Puis Harris présenta le nouveau président élu qui, à 77 ans, arriva sur scène en joggant.

Faire d’une pierre deux coups

Comme des millions de personnes à travers le monde, j’attendais ce discours avec impatience et enthousiasme. On avait annoncé qu’il s’agirait d’un exposé rassembleur, ce que Biden confirma dès la première minute en promettant d’être un président qui ne verra pas des états bleus (démocrates) et des états rouges (républicains), mais seulement les États-Unis.

En tant que bibliste spécialisé dans l’étude de l’Ancien Testament, j’ai été agréablement surpris d’entendre Joe Biden citer cette première partie de la Bible à deux reprises (Qohèleth 3, 1-3 et Psaumes 91, 4). Je me suis empressé d’écrire à mes collègues formés dans l’analyse du Nouveau Testament : « Ancien Testament 2, Nouveau Testament 0. Meilleure chance la prochaine fois. » Mais après ce moment de rigolade, je me suis intéressé de plus près à ces deux citations et j’ai apprécié à quel point elles étaient bien choisies.

En effet, en citant deux passages de la Bible, Biden a fait d’une pierre deux coups. Il a d’abord commencé à déconstruire l’idée reçue selon laquelle la droite conservatrice américaine détient le monopole de la Bible et du discours religieux et a montré que les Écritures s’adressent à toute personne, peu importe son allégeance politique. Il a ensuite démontré qu’il est un homme de foi, qui connait bien la Bible, contrairement à Donald Trump.

Rappelons-nous que, lors de la course à la présidence de 2016, plusieurs journalistes avaient demandé au milliardaire new-yorkais quel était son passage préféré de la Bible et ce dernier avait répondu qu’il ne « voulait pas entrer dans les détails » et que c’était une « question trop personnelle ». Dieu sait que j’aurais aimé m’en sortir en répondant cela à mon examen de fin d’année de chimie en secondaire 5! Puis, à force d’être pressé avec la même question par les journalistes pendant plusieurs semaines, il avait fini par répondre que « œil pour œil, dent pour dent » devait être éclairante quand on regarde comment le monde se moque des États-Unis, et leur vole leur argent, leurs emplois et leur santé. Puis, pendant quatre années au pouvoir, Trump n’a jamais cité la Bible une seule fois, dans aucun discours, aucune conférence de presse, aucun rallye. Il est simplement allé la tenir maladroitement devant l’église St. John’s en juin 2020 pour une série de photos, après que les services spéciaux aient dispersé une foule qui manifestait devant la Maison-Blanche à la suite du meurtre de George Floyd.

Un choix judicieux

Dans son discours, Joe Biden aurait pu citer n’importe quelles parties de la Bible, mais le choix de deux textes issus de l’Ancien Testament s’avère particulièrement judicieux. En effet, il s’est ainsi assuré de ne pas exclure de son discours rassembleur les citoyens juifs qui l’écoutaient, comme cela aurait été le cas s’il avait cité un extrait du Nouveau Testament.

Mais la première citation ne se limite pas aux destinataires juifs et chrétiens. Cette référence tronquée et légèrement remaniée – « il y a un moment pour tout, un temps pour construire, un temps pour planter, un temps pour récolter et un temps pour guérir » – est tirée du livre du Qohèleth (ou Ecclésiaste), qui fait partie, avec Job, Proverbes, Ben Sirach et la Sagesse de Salomon, des écrits de sagesse de la Bible. Or, la principale caractéristique de cette littérature, très populaire au Proche-Orient ancien, est qu’elle est d’une portée universelle, car elle offre une connaissance, un savoir-vivre et un savoir-être qui s’adressent à tout être humain cherchant à bien réussir sa vie. C’est, en d’autres mots, la partie la moins doctrinale de toute la Bible et la plus accessible à un large public, croyant ou non. Difficile de trouver un passage biblique plus rassembleur et plus inclusif.

La deuxième citation – « Il t’élèvera sur les ailes d’un aigle, te portera sur le souffle de l’aube, te fera briller comme le soleil et te gardera dans la paume de sa main » – vient en fait d’une hymne catholique dont les paroles s’inspirent du Psaume 91. Composée en 1976 par Michael Joncas, un prêtre de l’Archidiocèse de St-Paul-et-Minneapolis, elle s’adressait initialement uniquement à l’Église catholique, mais fait aujourd’hui partie des hymnes officiels de l’Église évangélique luthérienne et de l’Église méthodiste unie. Quoique moins universelle que la citation du Qohèleth, il s’agit tout de même d’une référence qui transcende une fois de plus les frontières. La présentation qu’en a fait Biden, en évoquant son défunt fils Beau, était plus personnelle et semblait également plus inspirée. La référence à l’aigle, animal emblématique des États-Unis, était un clin d’œil à la fois astucieux et sympathique.

Une lecture saine de la Bible

Le discours de Joe Biden était évidemment préparé d’avance et de nombreux conseillers y ont certainement travaillé. Mais il offrait une lecture saine de la Bible. Une lecture politique, assurément, mais une lecture politique saine, qui se démarque nettement du type de discours employé du côté républicain au cours des quatre dernières années.

La Bible est un recueil de textes très ample, qui couvre une période d’environ neuf siècles et des situations sociales, politiques et religieuses extrêmement variées. Il est donc facile d’extraire certains passages de leur contexte afin de leur faire dire ce que l’on veut. Donald Trump s’en est servi en 2016 pour inviter les Étatsuniens à la rétribution : « Œil pour œil, dent pour dent » (Lévitique 24,20). Le procureur général des États-Unis, Jeff Sessions, l’avait citée en 2018 pour justifier la séparation des familles de migrants arrivant sans papiers à la frontière mexicaine : « Que toute personne soit soumise aux pouvoirs établis » (Romains 13,1). Les évangéliques qui soutiennent Trump l’utilisaient pour tisser des parallèles entre le président américain et le roi perse Cyrus le Grand. Ce souverain, qui est présenté dans la Bible comme responsable de la fin de l’exil des juifs à Babylone, est qualifié de messie de Dieu par le prophète Isaïe : « Ainsi parle Yahvé à son Oint, à Cyrus » (Isaïe 45,1). Comme Trump fut le 45e président des États-Unis, il ne leur en fallu pas plus pour qualifier Trump, à son tour, de messie de Dieu… Rappelons que la division de la Bible en chapitres est purement accessoire. Elle n’a été effectuée qu’au début du 13e siècle de notre ère, un peu plus de 1700 ans après la rédaction de ce passage du livre d’Isaïe.

L’utilisation de la Bible faite par Biden et ses conseillers, dans son discours de victoire, apparaît donc comme plus sobre, plus rassembleuse et davantage enracinée dans un cheminement personnel authentique.

On peut instrumentaliser la Bible pour justifier la violence, pour diviser et pour servir ses propres intérêts. On peut aussi l’employer, comme l’a fait Joe Biden dans son discours de victoire du 7 novembre, pour guérir, rassembler et rassurer, trois verbes qui résument assez bien l’intention des auteurs de la Bible elle-même. Espérons que le 46e président des États-Unis et son équipe continueront d’utiliser cet omnipotent recueil ancien à bon escient.

Image : Eagles, Dave (2013)

19 Comments

  1. Peut être que l’église catholique devrait essayer de monter une démocratie catholique et montrer aux gens ou aux peuples à quoi ressemblerait une démocratie si le vatican était le maître de la cérémonie.

  2. Plutôt que de prendre des passages qui font notre affaire, on devrait entrer la parole du prophète à l’intérieur du passage pour le renforcer ou l’encadrer.

  3. Plutôt que d’utiliser la bible comme des mots, cela serait bon d’utiliser la bible comme l’antidote aux maux.

  4. Quant cela est rendu qu’on utilise la bible pour prouver son point, cela serait comme d’arriver avec une liste d’épicerie devant la météorologie.

  5. Plutôt que de toujours focaliser sur les miracles de jésus, il devrait y avoir des messes par sujets comme la démocratie, l’actualité ou l’environnement.

  6. Outre qu’utiliser la bible comme un outil de référence pour se justifier, il faudrait trouver un moyer d’utiliser la bible pour faire progresser l’humanité.

  7. Plutôt qu’une bible de mots à mots, il devrait y avoir une bible de personnes à personnes, car la vie envoie toujours quelqu’un à quelque part.

  8. Bravo et merci pour ces explications très éclairantes sur les passages bibliques et l’utilisation hors contexte qu’on peut en faire à tort et à travers.

  9. J’ai bien aimé l’article de Francis Daoust “Sur les ailes d’un Aigle”. Il nous sort de la dangereuse polarisation renforcée par Donald Trump dans son règne et sa campagne politique. La politique n’est pas le champ d’exercice d’une seule religion. Les représentant politiques doivent tenir compte de tous les citoyens, en s’appuyant tout de même sur des principes qui protègent la société et les citoyens. User des milices pour faire peur au monde n’est pas un bon procédé. Il a été utilisé par quelqu’un de bien connu au XXe siècle qui a commis les mêmes horreurs que les communistes tout en prêchant l’anti communisme et en s’attirant des sympathies parmi plusieurs religions. Méfions-nous des manipulateurs des masses. Je me permets de faire remarquer que l’image de la Vierge de Guadalupe est portée par un saint messager qui a les Ailes d’un Aigle. C’est un présage qui était déjà écrit en toute lettre dans l’apocalypse de saint Jean. En passant, cette Vierge est patronne des Amériques.

  10. Plutôt qu’une bible de mots à mots, il devrait y avoir une bible de temps, de lieux et de buts, car la vie renvoie toujours la vie dans un temps, un lieu et un but précis.

  11. au lieu d’utiliser la bible comme un simple outil de référence, on devrait utiliser la bible comme un véritable outil de résolution de problèmes.

  12. La clé est de réussir à convertir les mots de la bible en antidote contre la division, le mensonge et les inégalités.

  13. La Bible qui est supposée être une sommité dans le domaine de la communication collective fait piètre figure en comparaison aux médias sociaux, aux médias traditionnels et aux technologies de communication.

  14. Plutôt que d’utiliser la Bible comme un outil statique dans le temps, l’église catholique devrait essayer de la rendre plus vivante dans le temps, car le pouvoir politique au temps de jéus n’est peut être pas le même qu’aux temps des états-unis.

  15. Si Dieu existe cela serait bon de savoir ce que les dieux feraient entre eux dans une réalité bien à eux.

  16. Je suis tenté de répondre mais en étant prudent sur ce terrain miné. Les grandes mythologies mettent en scène plusieurs dieux, cela rejoint votre question. Quand on examine ces dieux-là, on constate que chacun remplit une fonction spécialisée ou précise, dans l’organisation cosmique. Ils ont des qualités et des défauts. Ils ne s’entendent pas toujours bien entre eux comme dans un gouvernement, et ils ont besoin d’un boss. Maintenant dans le contexte des religions monothéistes, si on examine votre question à travers les traditions bibliques et chrétiennes, etc, en y réfléchissant bien on remarquer que Dieu n’est pas si seul qu’on serait porté à le penser. La relation des trois personnes divines en est déjà un exemple. Ensuite le Dieu Père ne cesse de créer des êtres qu’il appelle ses enfants, lesquels sont même appeler à la divinisation dans son plan de Royaume des cieux. On a appris qu’il y a déjà beaucoup d’anges à son service (ce que certains pourraient voir comme des dieux). La question à se poser personnellement me semble ressembler à celle-ci : Quand je serai appelé par Dieu à entrer dans son Royaume comme Jésus en croix le disais à son voisin, “aujourd’hui même tu seras avec moi dans le Paradis”, j’aurai, ou je devrais déjà avoir à penser : mais quel genre de “dieu” je serai donc parmi tous mes égaux ressuscités ?
    Donat Gagnon

  17. L’église catholique devrait en prendre plus son son aile d’aigle angélique.

  18. Je dois avouer que je vous les choses un peu différemment. A voir les gens qui entourent le président et surtout qui mène vraiment aux US – sans oublier la continuité des interventions militaires de par la planète-, la fraude électorale systématique, donc court-circuité l’expression de la volonté du peuple, je ne peux adhérer à votre vue simpliste.

    Ne pas oublier qu’il appuie l’avortement, le lesbianisme, la question des transgenres etc, la décadence culturelle en quelque sorte.

    Jean-Marie

  19. plutôt que de se servir de la religion comme une doctrine, il faudrait s’en servir comme un outil de cohésion sociale et de développement de la société.

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