Regard sur la iGénération (suite et fin)

Dans mon billet précédent, je résumais les cinq images de Dieu que Sophie Tremblay, dans le collectif Un christianisme infiniment précieux, identifie, à la suite d’André Fossion, comme étant les conceptions a priori des jeunes de la iGénération – conceptions qui paraissent d’abord comme des obstacles à une catéchèse visant quelque efficacité : le Dieu irréel, le Dieu embarrassant, le Dieu imaginaire, le Dieu inutile et le Dieu nuisible.

Ces a priori déconcertent souvent les catéchètes, d’autant plus qu’ils s’accompagnent souvent d’une ignorance marquée pour les mots de la foi. Ce qui est une évidence pour les catéchètes est très loin de l’être pour les jeunes, et le même terme religieux recouvre souvent des significations assez variables d’une génération à l’autre.

Alors, défi insurmontable ou opportunité paradoxale de rafraîchir la catéchèse ? L’auteure opte franchement pour la seconde option. Voici, dans mes mots, deux éléments de la situation culturelle actuelle qui sont des « bénédictions cachées », selon les termes de Mme Tremblay :

  • Les jeunes d’aujourd’hui structurent leur identité moins par leurs appartenances héritées, davantage par les référents qui les interpellent directement. Or la rencontre du Christ est avant tout un événement personnel. Nos jeunes ressemblent donc aux premières générations chrétiennes : ils entendent la bonne nouvelle, le kérygme, avec une (relative) fraîcheur – si et seulement si les catéchètes renoncent à ressasser les sempiternelles rengaines de la transmission de la foi en régime de chrétienté.
  • Les enfants du IIIe millénaire grandissent dans un monde qui n’a pas peur de critiquer l’Église, voire la foi chrétienne elle-même. Une part importante de ces critiques ne pouvaient pas être exprimées dans un contexte de chrétienté, ce qui empêchait d’affronter la vérité ou des questions dérangeantes. Puisque ce n’est plus le cas, les jeunes d’aujourd’hui sont confrontés très rapidement aux véritables enjeux de la foi, au lieu d’être initiés à ce qui relève davantage de l’écorce. Plus encore, conscients des pages les moins brillantes de l’histoire de l’Église, ils ont plus aisément conscience que la foi n’est pas tant une certitude-béton qu’une relation qu’il faut sans cesse entretenir.

L’auteure enchaîne avec la description de deux chemins pouvant découler sur l’éveil à la foi chez les enfants d’aujourd’hui :

  • La reconnaissance des sensibilités spirituelles manifestées par les jeunes. Par exemple, si un garçon est intéressé par l’astronomie, car l’immensité cosmique l’émerveille, il peut être opportun de valoriser une approche catéchétique misant sur le « sentiment océanique », suivant l’expression de Romain Rolland.
  • L’exploration de la tradition chrétienne avec les cinq sens. Les jeunes baignent dans une culture de l’image, et malgré le risque de saturation, ce peut être une chance, car la culture chrétienne est immensément riche en images, sculptures, symboles qui parlent aux sens, ou du moins les sollicitent vivement. C’est en cela que l’ignorance assez répandue des jeunes pour l’art chrétien millénaire et pour les histoires de la Bible peut être un atout : cet art et ces histoires profitent de l’avantage de la nouveauté.

Enfin, l’auteure conclut en rappelant que croire en le Dieu chrétien, qui est entre autres Esprit, c’est croire qu’il est toujours présent au monde, et qu’il défriche constamment des voies insoupçonnées pour s’ouvrir les cœurs. C’est une raison suffisante pour relever les défis de la catéchèse avec une grande confiance.

Image: RobinJP, Generation gap, I (2013)

1 Comment

  1. S’interroger sur la nature plurielle de la I-génération, c’est poser la question de l’autre, de son énigme et des difficultés de départager nos perceptions de sa réalité. Tenter de cartographier une génération entière, c’est suggérer une méthode, comme une nouvelle pédagogie qui ravale l’évangélisation au rang de pratique, presque de technique, pour contrer les résistances contemporaines à la conversion. Depuis la fin du XVIIe siècle, la pensée rationnelle a acquis la conviction que la méthode est source de raison et l’analyse générationnelle répond à cet axiome. Mais la démarche est-elle compatible avec la nature profonde de la foi?

    Sous-jacent à cette démarche est l’aveu de l’incompatibilité entre modernité et foi. Chercher à moduler l’idée de Dieu sur le profil d’une génération n’est autre chose que proposer le marketing du Père, c’est à dire la négation de sa permanence, le réduire à une récurrence ponctuelle et adaptée. Dépourvue de profondeur, cette approche ne semble pas mesurer la vélocité des ajustements de la proposition de Dieu inhérente à la sédimentation des générations. La ruse n’est pas une réponse au regard de la jeunesse.

    Tenter d’ajuster le message en morcelant la société en générations est réducteur et non pertinent. Après tout, celle-ci s’étage aussi en classes sociales, l’immigration s’y fait côtoyer des pratiques chrétiennes nettement différenciées, l’exercice de la foi est asynchrone selon que l’on est homme ou femme, le niveau d’éducation ou de culture perturbe les perceptions. Aussi faut-il chercher les dénominateurs communs à tous plutôt que de singulariser un segment de la population. La garantie de pérennité n’est pas un wagon de queue accroché aux basques de la jeunesse. C’est au contraire la locomotive qui se doit d’entrainer le plus grand nombre et, pour y parvenir, il faut commencer par établir l’inventaire des survivances chrétiennes en société.

    Sous-jacentes aux démocraties occidentales, elles forment encore la structure morale du droit, s’étiolent au politique et meurt en économie. Malgré les coups de boutoirs pour déchristianiser nos institutions, le mouvement laïc ne peut éteindre cette flamme qui anime pour l’essentiel le monde communautaire. Alors quoi?

    Il devient impératif de reprendre la parole sur la base de ces survivances et de s’adresser publiquement aux décideurs, leur rappelant les incompatibilités entre principes et pratique, entre discours et décisions. Cette parole se doit d’être chrétienne, au sens large, non théologique et accessible par le sens commun. Il faut que tous s’y reconnaissent, se sentent interpellés. C’est proposer une épistémologie par l’exemple, une réflexion sur la permissivité, le calcul effectué pour se négocier des espaces de liberté face à Dieu. C’est l’appel à la rigueur sans intégrisme d’aucune sorte. Car ce dialogue propose avant-tout la flexibilité de pensée selon les capacités de chacun. Il s’agit moins de convertir que d’inviter à marcher vers Lui tout en préservant l’humilité de celui qui propose. En se faisant omniprésente, cette parole ne ferait que croître. Mais il faut cesser de discuter doctement entres nous et se tourner vers notre prochain, mon frère, ma sœur, autant d’alliés qui nous révèlent à Dieu et à nous-mêmes.

    Que l’Esprit nous guide.

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