Une autre histoire de la pensée chrétienne (5/5)

Après

  • Une présentation du livre Une autre histoire de la pensée chrétienne, de Jean-Marie Ploux
  • Un exposé sur la rencontre entre le christianisme naissant et la sagesse stoïcienne
  • Un résumé du tournant opéré par l’influence du néo-platonisme sur la pensée chrétienne et occidentale
  • Un compte rendu des bouleversements liés à la redécouverte de la pensée d’Aristote, qui inaugure la modernité

nous voici en fin de parcours, prêts à esquisser ce qui s’est passé dans les derniers siècles et ce qui caractérise la situation actuelle. D’emblée, l’auteur le souligne et je ne peux que le confirmer : alors que la sécularisation de nos sociétés autrefois chrétiennes est un processus complexe, Jean-Marie Ploux passe très rapidement sur bien des jalons cruciaux. Ça n’enlève pas la pertinence du regard qu’il pose sur le présent de la pensée chrétienne, mais tout lecteur un peu curieux voudra pousser plus loin son enquête, et pour ce faire, je ne saurais assez recommander L’âge séculier, de Charles Taylor.

Tout de même, Ploux a des choses intéressantes à dire. Voici les principaux éléments qu’il retient :

  • Dieu est sécularisé. À partir de Descartes mais plus manifestement encore lors du Siècle des Lumières, non seulement la philosophie s’émancipe-t-elle de la théologie, mais elle supplante cette dernière. Alors que la théologie, faite dans un contexte augustinien et en réaction aux prétentions de la raison naturelle, s’embourbe dans une apologie qui convainc de moins en moins d’esprits, la philosophie surfe sur la confiance nouvelle en les capacités humaines naturelles. Avec l’idéalisme inauguré par Kant, la raison n’a pas accès aux choses en tant que telles, et à Dieu encore moins, de sorte qu’elle doit se contenter de suivre les lois qu’elle découvre en elle-même. Dieu est encore là, mais seulement pour garantir qu’il vaut la peine de suivre les lois morales décrétées par la raison – car il est évident que des justes vivent misérablement alors que des méchants profitent d’une vie terrestre bien remplie.
  • L’idée de progrès… fait du progrès. La notion d’une Histoire qui aurait un sens est d’origine biblique. Mais dans le christianisme, c’est Dieu qui conduit l’Histoire, alors que dans un contexte aristotélicien, cartésien ou idéaliste, la cassure entre le monde et Dieu rend l’idée d’une intervention de Dieu dans l’Histoire saugrenue. Alors le progrès de l’Histoire doit provenir d’une autre source : la Nature, l’Esprit habitant l’homme, etc.
    • Hegel tente de réconcilier rationalisme et christianisme, de contrecarrer le dualisme kantien en replongeant Dieu dans l’Histoire. Non seulement fait-il honneur à l’Incarnation, mais il considère que la mort-résurrection du Christ est la clé pour déchiffrer la manière dont l’Esprit absolu progresse : ce dernier rencontre résistance sur résistance, et sacrifier quelque chose de lui pour renaître en une synthèse supérieure…. L’idée de l’Histoire comme dialectique est née… et fera bien des dégâts, car bien des idéologies s’appuieront sur Hegel pour justifier le « mal nécessaire » et les « sacrifices temporaires » en vue d’une société parfaite. Aussi, si Hegel relance la théologie libérale en lui donnant des points d’ancrage avec la philosophie dominante, la théologie catholique officielle se rebiffera encore plus, pour éviter que la Révélation soit complètement sécularisée ou instrumentalisée par la philosophie.
  • Le XIXe siècle voit l’Église mal en point : à la pression culturelle s’ajoutent des pressions politiques, de telle sorte qu’elle est plus sur la défensive que jamais. Elle persiste et signe dans la logique de Corinthe (voir billet #2), faisant du baptême dans l’Église catholique la seule condition du salut éternel. Grégoire XVI et Pie IX condamnent la liberté de conscience, la séparation de l’Église et de l’État, et la démocratie. Ouain…
  • Vatican II met fin à la politique de la forteresse assiégée et engage l’Église à renouer le dialogue avec le monde. Contrairement à ce qui s’est passé lors de la Révolution française, l’Église prend acte du changement culturel en train de s’opérer dans les années 1960, et décide d’accompagner, autant que faire se peut, l’être humain postmoderne.
  • Alors, quelle est la situation, aujourd’hui ? Ce qui est certain, c’est que toutes les postures sont possibles et bien représentées, et oscillent entre ces deux pôles :
    • La logique de Corinthe avant tout : Karl Barth, Hans Urs von Balthasar, etc. Ces approches intègrent timidement les revendications de la modernité, mais sont essentiellement déductives, c’est-à-dire qu’elles s’appuient avant tout sur la Révélation et mettent l’accent sur la foi plutôt que sur la raison.
    • La logique d’Athènes avant tout : Bonhoeffer, Geffré, les théologiens de la mort de Dieu, les penseurs de l’effacement de Dieu, etc. Ces approches sont typiquement humanistes, et ne tiennent pas la foi explicite en Dieu comme nécessaire.

À terme, que retenir ? Pour l’auteur, il est évident que l’histoire de la pensée chrétienne est marquée par un déséquilibre entre la logique de Corinthe et la logique d’Athènes, au détriment de cette dernière. Ou encore, entre la théologie de la Croix et la théologie de l’Incarnation. Le christianisme, en raison même de l’Incarnation et de l’interpellation de l’Évangile à développer une relation personnelle avec Dieu, devait mener tôt ou tard à une certaine forme de sortie de la posture religieuse traditionnelle; mais la forme de sécularisation actuelle, qui a des côtés anti-chrétiens, provient en partie de la crispation de l’Église, de son refus d’accompagner la modernité. Autrement dit, la sécularisation serait advenue du fait même que les sociétés sont travaillées de l’intérieur par l’Évangile, mais elle aurait pu prendre une forme plus saine, plus chrétienne, si l’Église avait maintenu le dialogue avec le monde. Aujourd’hui, le christianisme peut encore être pertinent, mais seulement s’il se fait moins identitaire et plus ouvert.

Fin du parcours. Certains trouveront que l’auteur ne distribue les torts qu’à l’Église, et que même s’il prône l’équilibre, sa faveur va en fait à la logique d’Athènes. Mais que l’on soit d’accord ou non avec lui, reste qu’en moins de 300 pages, on vient de parcourir 2000 ans en suivant un fil rouge assez solide pour résister aux critiques faciles.

Photo: seier+seirer, gottfried böhm, architect: maria königin des friedens pilgrimage church, neviges, germany 1963-1972 (2008)

2 Comments

  1. Je te remercie d’avoir si bien résumé ce bouquin avec autant de clarté. Ces pages sont certainement le meilleur cours de théologie que je n’ai jamais eu de toute ma vie! Ce livre Jean-Marie Ploux m’apparaît être un indispensable pour quiconque veut faire la part des choses dans l’Histoire du christianisme. Bravissimo!

    • Merci Michel. De fait, même si l’espace restreint fait en sorte qu’il ne peut pas aller dans les détails, j’ai trouvé son cursus bien fouillé et convaincant.

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