Une autre histoire de la pensée chrétienne (3/5)

Après un billet présentant l’ouvrage Une autre histoire de la pensée chrétienne, de Jean-Marie Ploux, et un autre résumant la rencontre entre le christianisme naissant et le stoïcisme, nous voilà prêts à aborder la deuxième grande période de la pensée occidentale, que l’auteur nomme le temps de « l’Église triomphante ». En voici les principaux jalons :

  • À partir du moment où Théodose fait du christianisme la religion officielle de l’Empire (380), la question du partage du pouvoir entre l’Empereur et l’Église (et plus tard, carrément : le pape) va se poser avec une intensité dramatique croissante. Cela implique une distinction entre ce qui relève de « l’éternel » et ce qui relève du « temporel » et, plus tard, entre le naturel et le surnaturel.
  • Cette distinction se fait d’autant plus facilement que le stoïcisme passe de mode et est remplacé par l’interprétation que fait Plotin de la pensée de Platon : le néo-platonisme. Mais qu’est-ce que le néo-platonisme ?
    • Suivant la séparation que faisait Platon entre le monde sensible et le monde des Idées, Plotin durcit le dualisme corps-âme que l’on peut déjà retrouver chez son maître. En gros, le corps et la matière en général sont perçus comme inférieurs et peu fiables, tandis que l’âme est l’essence de l’être humain, le principe noble et immortel en lui. L’être humain est le lieu d’un combat entre les passions du corps et l’aspiration de l’âme à l’union en Dieu.
    • L’âme a fait une chute dans la matière, et le but de l’existence humaine est de gravir le chemin qui la ramène à son origine, Dieu. Pour ce faire, en gros, la personne doit donc se recentrer toujours davantage, jusqu’à rejoindre le cœur de l’être.
    • Mais qui est Dieu ? Pour Plotin, c’est l’Un, d’où émane tout le reste. Il est transcendant (ce qui émane de lui n’est pas lui), inatteignable, inexprimable, immuable, etc. « Il est comme le foyer d’un soleil que nous ne saurions voir sans être aveuglés mais dont nous ne percevons que les rayons lumineux qui communiquent leur énergie aux êtres. »
    • Quelles différences avec le stoïcisme ?
      • Le stoïcisme ne sépare pas l’âme et le corps, tandis que le néo-platonisme les distingue radicalement.
      • Dieu est absolument transcendant pour Plotin, alors que le Logos stoïcien faisait « corps » avec le monde.
      • Au lieu de chercher l’harmonie et d’épouser le cours des choses comme les stoïciens, les néo-platoniciens ont plus tendance à fuir le monde pour vaquer plus librement à leur « remontée » vers Dieu.
      • La vision cosmique néo-platonicienne est plus hiérarchique. Il y a toute une chaîne qui descend du meilleur (l’Un) jusqu’au pire (le monde sensible).
    • Quelles sont les conséquences de la rencontre du christianisme avec ce nouveau courant de pensée qui s’impose ? Pour le comprendre, il faut passer par Augustin, sans doute le penseur chrétien le plus influent de tous les temps (avec Paul et Thomas d’Aquin)
      • Avant de parler d’Augustin : la hiérarchie cosmique jouera un rôle dans la manière qu’aura l’Église de s’organiser et de privilégier une théologie, notamment sacramentaire, très verticale. Alors que le Nouveau Testament met les dons et charismes que donnent l’Esprit Saint sur un plan d’égalité, l’Église, influencée par tant par le néo-platonisme que par la cour impériale, commencera à hiérarchiser les états de vie et se cléricalisera peu à peu.
      • En quoi Augustin est-il le représentant idéal de cette époque ? Tout d’abord, il a une dette envers le néo-platonisme : c’est ce dernier qui l’extirpe du manichéisme dans lequel il barbotait, tout comme du matérialisme de ses premières années d’adultes. La pensée de Plotin lui permet de penser Dieu d’une manière spirituelle, dégagée de la matière.
      • Mais une fois capable de penser la transcendance de Dieu, Augustin n’est pas plus capable de renoncer à ses débauches. C’est quand il tombe sur un passage des Écritures, et qu’il entend Ambroise, qu’Augustin fait l’expérience d’un Dieu qui pardonne, qui l’aime et qui veut lui donner la grâce de se perfectionner, de l’aider dans sa remontée vers lui. Bref, Augustin fait la rencontre du Dieu incarné et crucifié, et cela est incompatible avec la conception plotinienne :
        • Car l’Un est immuable et n’a rien à voir avec la bassesse de la matière. Alors comment accepter l’Incarnation ?
        • Car l’Un est… immuable et absolument transcendant, on l’a dit, et que conséquemment, il n’est pas amour à la manière du Dieu de l’Évangile.
      • Cela dit, Augustin, même après sa conversion, conserve une grande partie du langage néo-platonicien pour décrire son expérience spirituelle. À lire bien de ses textes, on a l’impression que Augustin s’inscrit dans la « logique d’Athènes » (voir billet #2) qui reconnaît dans le meilleur de la sagesse païenne une rampe de lancement vers le Dieu chrétien.
    • Mais, mais, mais… une dispute éclate avec un chrétien du nom de Pélage, qui inscrira Augustin davantage dans la « logique de Corinthe », qui insiste sur les éléments de rupture entre la sagesse païenne et la révélation chrétienne.
      • Pélage fut sans doute un stoïcien converti au christianisme. Il croit en la dimension cosmique du salut, par la possibilité de l’être humain, libre et doté d’une part de Logos, d’identifier le bien et de le faire. Pour lui, le mal n’est qu’un manquement de la part de la volonté. Bref, il n’y a pas vraiment de péché originel qui pèserait sur l’âme des êtres humains et dont le Christ seul nous a libérés. L’avantage de la pensée de Pélage, c’est qu’il fait grand cas de la liberté des individus. Le désavantage, c’est qu’il réduit quelque peu « l’événement-Christ » à la manifestation d’une supersagesse, et non d’un événement qui sauve réellement chaque personne d’un mal qui l’habite et qui est plus grand que lui.
      • Augustin lui reproche tout cela. Pour ce dernier, très influencé par le néo-platonisme, le péché originel est une réalité, car le récit biblique de la chute de l’être humain est lu avec la pensée plotinienne de la chute de l’âme dans la matière (Augustin transforme cette chute en chute de l’homme hors de l’Alliance avec Dieu). Autrement dit, l’être humain est déchu, il ne peut pas faire le bien sans la grâce.
      • Bref : d’un côté, Pélage valorise plus la liberté que la grâce, en raison de sa vision optimiste de la nature humaine; de l’autre, Augustin valorise plus la grâce sans laquelle la liberté ne peut rien, conformément à sa vision plus pessimiste de la nature humaine. C’est pourquoi Pélage ne voulait pas qu’on baptise les petits enfants, car le baptême devait être une décision libre de chacun; alors qu’Augustin voulait qu’on les baptise, car c’est la grâce sacramentelle qui sauve.
      • Jouant la « game politique» à fond, Augustin finira par l’emporter. Sa position était d’ailleurs plus compréhensible dans un contexte intellectuel dominé par le néo-platonisme. Sa victoire a fait en sorte que des éléments essentiels de la pensée chrétienne ont été sauvegardés. Mais elle eut également des conséquences négatives :
        • La violence de la querelle a fait en sorte qu’on a condamné la position pélagienne en bloc, sans honorer ce qu’il avait de juste en elle. Bref, l’équilibre venait de se rompre en faveur de la logique de Corinthe : si elle ignore « l’événement-Christ », toute sagesse est vaine.
        • Puisque c’est la grâce sacramentelle qui sauve, l’importance de ce qu’on appellera plus tard la pratique sacramentelle deviendra le cœur de la vie chrétienne. Pas pour rien que Luther accusera l’Église plusieurs siècles plus tard de faire de la « magie blanche ». Mais plus globalement, la formule « Hors de l’Église point de salut » deviendra un slogan représentant bien l’attitude de l’Église et le biais théologique des siècles qui suivront.
        • L’importance de la grâce mène aux sacrements qui mènent… à ceux qui en sont les administrateurs : les clercs. La victoire d’Augustin contribuera donc à rendre, à côté d’autres facteurs, l’Église de plus en plus cléricale.
        • En résumé : « Il faut dire et redire que nous devons aux positions augustiniennes dans l’histoire chrétienne de ne pas oublier la tragédie du Mal en l’homme et dans le monde. Mais sa vision réaliste, d’autres diraient pessimiste, de l’homme corrompu pouvait aussi désespérer et démobiliser l’homme en son action dans le temps. Et surtout, elle instillait dans la théologie le germe à échéance mortel d’une rivalité entre l’homme et Dieu. En effet, s’il fallait réduire l’homme à rien pour justifier la forme du salut de Dieu, alors quand l’homme voudra s’affirme dans et par la maîtrise de ses facultés, il croira devoir le faire aux dépens de son attachement à Dieu ».

Cette citation esquisse déjà sur quoi la sécularisation de nos sociétés va s’appuyer, du moins en partie. Mais n’allons pas trop vite. Prochain rendez-vous : la redécouverte d’Aristote et l’émergence de la modernité.

Photo: Lawrence OP, Holy Father Augustine (2010)

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