Une autre histoire de la pensée chrétienne (2/5)

Dans un billet précédent, j’ai présenté l’ouvrage Une autre histoire de la pensée chrétienne, de Jean-Marie Ploux. Il est maintenant temps de plonger. Commençons donc par la première période que dégage l’auteur dans son cursus historique de la pensée occidentale, celle qui a vu naître le christianisme dans un contexte intellectuel dominé par le stoïcisme. Voici les principaux jalons de cette étape initiale :

  • D’abord, qu’est-ce que le christianisme apporte de nouveau par rapport au judaïsme?
    • L’Incarnation pousse à la limite l’implication de Dieu dans l’histoire des humains. Le Dieu biblique accompagnait son peuple, mais en Jésus, il s’incarne, donc assume pleinement la condition humaine, dont sa composante corporelle. Toute l’histoire de la théologie subséquente sera marquée par deux tendances : l’une à survaloriser la partie divine en Jésus; l’autre en insistant surtout sur son humanité. Les plus grands penseurs sauront tenir ensemble les deux, autrement dit trouver un équilibre.
    • Si l’Incarnation change tout, la Croix le fait également : Dieu révèle sa toute-puissance… dans la toute-faiblesse. On ne peut plus penser Dieu de la même manière après ce scandale pour l’intelligence humaine, tout comme le rapport que les croyants sont appelés à développer avec lui. Les chrétiens ne sont plus devant un Dieu jaloux qu’il faut apaiser, mais devant un Dieu qui prend sur lui la violence et le péché pour en libérer les humains.
    • Encore quelque chose qui change tout : la Résurrection. Les Juifs ont carrément inventé l’Histoire, sont les premiers à doter l’Histoire d’un sens précis, grâce à leur espérance en des temps où justice leur serait faite. Mais la Résurrection donne une ouverture inouïe à l’Histoire, révèle en elle un sens nouveau, y compris au-delà de son terme.
  • Née dans le contexte juif, la foi chrétienne doit très rapidement se formuler dans un contexte culturel dominé par le stoïcisme. Mais qu’est-ce que le stoïcisme?
    • C’est un courant philosophique qui croit en une harmonie cosmique établie par un Logos, une Raison souveraine. En terme chrétien : une Parole, un Verbe.
    • C’est une pensée plus pragmatique qu’idéologique. Pour être heureux, l’être humain, doué d’une part de Logos, doit connaître et accepter la marche du monde, la Loi naturelle; lui emboîter le pas au lieu d’y résister vainement.
    • Il n’y a pas d’au-delà. Le Logos lui-même n’est pas au-delà du monde. Tout est à la fois matériel et spirituel. Conséquemment, quand l’homme, qui est indissociablement âme et corps, meurt… eh bien il meurt, c’est ainsi.
    • Indépendamment de son influence sur le christianisme, le stoïcisme marquera en profondeur la pensée occidentale : par exemple, les droits naturels, devenus les « droits de l’Homme », découlent de l’idée de Loi naturelle. Leur conception de l’être humain, qui est comme la « conscience d’un univers ordonné », influencera des penseurs comme Montaigne et, plus près de nous, Jankélévitch.
  • Qu’est-ce que fait Paul quand il prêche aux stoïciens ? Il a deux attitudes contrastées :
    • La logique d’Athènes : c’est l’attitude que l’on qualifiera plus tard « d’humaniste ». Qui privilégie le dialogue. Paul part de tout ce qui est juste dans la pensée de son auditoire pour montrer que ce qu’il annonce, d’une certaine façon, en est le couronnement. « Dans le stoïcisme, Paul avait trouvé, d’une part, une vision harmonieuse de l’univers qui entrait en résonance avec la notion biblique de la Création et, d’autre part, une conception du Logos qui lui permettait de penser le Christ comme Sagesse de Dieu mais dans le renversement de la Croix. De ce point de vue, il faut dire que Paul a été l’artisan principal d’une Église ouverte aux autres (…), qui assumait autant qu’elle le pouvait le meilleur de la Sagesse de son temps. »
    • La logique de Corinthe : du Christ découle une « sagesse qui n’est pas du monde » (cf. 1 Co, 2, 1-7). La Christ est un « scandale et une folie ». Autrement dit, il y a un élément de rupture d’avec la sagesse ambiante qu’il faut assumer quand on se veut chrétien.
    • Ces deux logiques ont leur valeur et disent quelque chose de juste. Paul lui-même préconise un équilibre entre ces deux logiques dans sa lettre aux Romains (11, 16-24). Mais elles vont s’affronter au cours de l’histoire de l’Église (et donc de l’Occident), et les problèmes surgiront surtout dans les moments où la logique de Corinthe prendra trop le dessus.
  • Les premiers Pères de l’Église sauront garder l’équilibre. Dans le cas de Justin, qui veut prouver à ses interlocuteurs que les chrétiens ne sont pas incultes et qu’ils connaissent leur philo, parle des « semences du Logos » disséminées dans l’esprit de tout être pensant, semences arrivant à leur plein épanouissement lorsqu’on reconnaît Jésus comme le Logos incarné. Les stoïciens pouvaient comprendre cela, mais pour y adhérer, ils devaient accepter l’idée, incongrue pour eux, que le Logos se soit incarné en un homme.
  • Irénée, lui, assimile la Sagesse dont parlent les Grecs à l’Esprit, puis le Logos stoïcien au Logos qu’est le Christ. Il fait du Logos et de la Sagesse les « deux mains » du Père. Même s’il critique parfois les philosophes grecs (pas tant les stoïciens que les gnostiques), Irénée reconnaît que le Christ habite toute conscience droite, et est le premier à parler d’une Révélation progressive de Dieu à travers l’Histoire. Ce qui implique que Dieu a pu se révéler aux païens dans le passé, même si c’était d’une manière moins claire et complète que dans le Christ.

Bref, au début, en terme de brassage d’idée et d’équilibre de posture, c’était assez sympathique (les jeux du cirque l’étaient moins, il faut quand même le mentionner…). Mais ça va se gâter par la suite… À suivre donc, mardi prochain.

Photo: Dennis Jarvis, Selinunte (2010)

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