Titus n’aimait pas Bérénice

Cette année, le prix Médicis fut décerné à Titus n’aimait pas Bérénice (P.O. L), un roman faisant s’entrechoquer, avec beaucoup de liberté, les figures de Molière, Corneille, Boileau et, surtout, Jean Racine. Comme il faut avoir un certain intérêt pour les querelles littéraires et philosophiques du Paris des années 1960-80 pour pleinement savourer La septième fonction du langage, de Laurent Binet (Grasset), délirant récit autour de Barthes, Kristeva, Foucault, Derrida et compagnie, il faut ne pas être insensible à la littérature du Grand Siècle français pour subir la fascination de la fiction historique de Nathalie Azoulai.

En gros, le livre tourne autour de Racine. Ses jeunes années de formation dans la forteresse janséniste de Port-Royal, sa découverte des possibilités du langage, son culte de la langue (et du Roi-Soleil) remplaçant le culte de Dieu, ses ruses pour supplanter Corneille, ses doutes et ses ambivalences, ses dernières années.

Dans sa reconstitution, Azoulai fait de Racine un auteur à la fois bien de son temps et résolument moderne. En fait, c’est dans ce « à la fois » que réside la modernité, voire la postmodernité de son protagoniste : Racine a une écriture à la fois classique (alexandrins, structure rigoureuse de ses tragédies, pureté de la langue, etc.) et baroque, voire transgressive (héros complexes ballotés par leurs désirs contradictoires, révision audacieuse des mythes et figures consacrée, etc.). Il est à la fois lucide sur la nature du désir et aveugle dans sa vénération de Louis XIV. Il est à la fois enfant de Port-Royal, donc une âme religieuse et inquiète, et de Paris, soit un parfait bourgeois aspirant à la gloire.

À mon avis, l’élément le mieux développé concerne son rapport au langage. Le jeune Racine tombe amoureux de l’économie de la langue latine : dans la langue de Virgile et Cicéron, en peu de mots, on peut évoquer tellement de choses ! En comparaison, le français lui paraît bien lourd, avec ses nombreuses articulations qui en font une langue plus logique que poétique. Alors Racine s’ingénie à « purifier » le français, à sculpter des vers aussi denses que les vers latins. On lui fait remarquer que ses vers deviennent alors plus obscurs, plus ambigus. Mais cela, justement, sert la vision du jeune dramaturge : car la clarté de la logique est un masque, la réalité est autrement plus fuyante, les relations humaines plus équivoques. Bref, avec ses vers durs et sonores, Racine gagne en puissance d’évocation et ne perd guère en justesse, car ses personnages sont rarement transparents à eux-mêmes, et lorsqu’ils mettent le doigt sur leur ambiguïté fondamentale, le langage le plus approprié pour l’exprimer doit être plus évocateur que démonstratif.

Voici un extrait du roman, dont la dernière phrase constitue la pierre angulaire de la construction du personnage de Racine par Azoulai :

« Jean a constamment le sourire. C’est un nouveau tempo, une nouvelle cadence des battements de son cœur qui s’imprime sur son visage. Ni la prière ni les auteurs n’ont jamais levé en lui cette mousse légère qui lui fait gravir les marches deux à deux et courir dans les rues de Paris. Il imagine que l’écume des vagues se dépose ainsi sur les rochers, car, en tout être, il y a toujours de la roche et de l’écume. »

Image: Portable Antiquities Scheme, Titus (2007)

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