Raconter pour vivre, de R.Ruard Ganzevoort

The story of Batman boy who fell in love with a Deer girl

Faut pas se conter d’histoires… on se raconte constamment des histoires. On ne peut pas s’en empêcher. À la question « qui es-tu », qui nous est posée chaque jour de manière implicite, on peut bien répondre par des faits biologiques du genre « je suis un être humain aux yeux verts et aux cheveux bruns ». Mais en définitive, ce type de réponse ne satisfait personne. L’identité n’est pas réductible à la factualité matérielle de nos vies. Les choix que je fais, les gens que je fréquente, la musique que j’écoute : tout ça me façonne. Je suis au moins autant un passionné de livres, un catholique assez libéral et un fils qui aime sa mère qu’un être humain aux cheveux bruns.

Et pour décliner mon identité, à mes yeux comme à ceux d’autrui, je dois utiliser le langage, faire des phrases complètes, situer mon propos… bref, je dois raconter ma vie. Ou plutôt : je fais un récit à partir de certains éléments de ma vie, en choisissant ceux qui me viennent à l’esprit, que je répète depuis toujours, que je sélectionne en regard de mon interlocuteur, etc. Bref, je construis un récit en fonction de divers critères, certains conscients et d’autres moins, pour que ma personne et ma vie aient un sens – ou aient l’air d’en avoir.

Dans le remarquable documentaire Stories We Tell (2012), de Sarah Polley, ce thème était exploité à fond, en montrant à quel point des événements peuvent survenir et mettre en pièces nos récits de vie. Sarah fait une enquête sur sa défunte mère, en interrogeant son père, ses frères et sœurs,  d’anciens amis et collègues acteurs de sa mère… jusqu’à ce qu’elle découvre des versions troublantes du récit de la vie de celle-ci. Son père est-il vraiment son père ? Sa mère a-t-elle eu une double vie ?

C’est aussi la problématique que traite Raconter pour vivre. Les significations spirituelles de nos récits de vie, de R. Ruard Ganzevoort (Novalis, 2015, préface de Jean-Guy Nadeau). Après un premier chapitre un peu technique et un deuxième s’attardant à la manière dont le sacré et le religieux prennent place dans les récits culturels dominants, le théologien néerlandais en consacre un aux stratégies que l’on utilise lorsqu’on est confronté à divers récits ayant la prétention de dire ce que nous sommes. L’exemple qu’il développe, en s’appuyant sur une recherche terrain, est très suggestif : comment les personnes homosexuelles qui sont croyantes font-elles pour intégrer la donnée de leur vie sexuelle dans leur récit de vie ? L’auteur distingue quatre modes de gestion :

  • Le mode religieux : la manière plus ou moins hostile dont les traditions religieuses traitent de l’homosexualité est pleinement acceptée, ce qui peut mener au refoulement de la vie sexuelle ou à la tentative d’en « guérir ».
  • Le mode gai : l’homosexualité est revendiquée comme un marqueur identitaire déterminant, ce qui peut mener au reniement de l’option religieuse quand celle-ci est hostile, ou à la militance dans des mouvements de revendication de la pleine acceptation des différentes orientations sexuelles dans la religion concernée
  • Le mode « en alternance » : la personne opte pour une gestion schizophrène du conflit identitaire : pleinement religieux avec les religieux, pleinement gai autrement
  • Le mode « intégration harmonieuse » : la personne arrive à concilier les deux récits qui sont apparemment en conflit, ce qui mène généralement à la fréquentation de communautés religieuses plus ouvertes et de communautés gaies moins revendicatrices.

Ganzevoort fait évidemment les nuances qui s’imposent, et malgré l’aridité du langage, je ne saurais assez recommander la lecture de cet ouvrage, que vous soyez herméneute amateur, intervenant en pastorale… ou que vous vous racontiez autrement. Car le quatrième et dernier chapitre en est un qui nous concerne tous : comme le révélait admirablement bien Stories We Tell, nos existences sont traversées de petits et grands drames qui remettent en question les histoires qu’on se raconte sur nous-mêmes. Et Ganzevoort montre bien que ces moments de crise, finalement, sont bienvenus… car sans eux, on risque fort d’égarer notre identité dans une mythologie qui n’a plus rien à voir avec la réalité.

Photo: The story of Batman boy who fell in love with a Deer girl, Prasanth Chandran (2012)

Laisser un commentaire