Quand votre maison vous est contée

Ma copine et moi avons acheté un condo. Sur plan. Il sera prêt d’ici peu, et si la période des « boîtes » arrive rapidement, on vient seulement d’en finir avec le temps des « choix » – et des « extras ». Choix de couleurs, essentiellement, mais aussi de dimensions, de types de poignées de portes, de hauteur d’armoires, etc.

Ce sera la première fois, dans ma vie adulte, que j’habiterai un « chez-moi » qui ne sera pas un logis de transition, si l’on peut dire. Par conséquent, j’investirai sans doute les différentes pièces et particularités de mon home sweet home de significations et de résonances affectives d’une force inédite depuis l’enfance.

Car l’acte d’habiter n’a rien de neutre. Si on peut douter que tous réussissent à « habiter le monde en poète », selon l’expression de Hölderlin, il reste que nul ne réside en sa demeure comme un simple objet gisant entre quatre murs. En témoigne la popularité des innombrables Maison Magazine, Décormag, Marie-Claire Maison, etc. Et des non moins pullulantes émissions du type Vendre ou rénover ?

On pourrait répliquer que d’un point de vue chrétien, tout cela est d’une importance assez négligeable : après tout, les auteurs spirituels ne nous enjoignent-ils pas avec passion d’habiter la Maison du Père, les demeures célestes et autres châteaux de l’âme ? Certes, mais si c’est fait au détriment de l’habitation du monde, on s’exclut alors du régime de l’Incarnation. Et on se prive d’être au clair par rapport à des attachements qui, en leur place propre, constituent des appuis précieux dans l’exercice de l’hospitalité.

Bref, le rapport que nous entretenons avec notre maison, appartement ou autres, est riche et complexe. Déplier ce rapport, en explorer les grandes avenues et les chemins de traverse, c’est à quoi s’est attaqué Perla Serfaty-Garzon, auteure du tout nouveau Quand votre maison vous est contée (Bayard Canada, 2016), dont j’ai eu le plaisir d’assurer le suivi éditorial. Rien de mieux que le paragraphe d’ouverture de l’ouvrage pour donner le ton, et le goût de suivre Mme Serfaty-Garzon, figure bien connue des milieux intellectuels juifs d’ici, dans sa visite guidée d’une partie insoupçonnée de notre intimité :

La maison est vivante, dit-on. Il faudrait dire que nous en faisons un endroit vivant. Tout d’abord parce que nous y conduisons l’essentiel de notre vie. Mais aussi parce que nous lui donnons des qualités de lieu et d’atmosphère qui nous sont chères et personnelles. Nos gestes accomplissent cela, que nous finissons par appeler l’âme de la maison, comme si elle était un être vivant. Alors que c’est une part de nous qui vit en elle. 

carnets du parvis

Après avoir déambulé de pièces en pièces (ou plutôt de la clôture jusqu’au jardin, en passant par la salle de bain), l’auteure en vient ensuite à réfléchir sur différents enjeux liés au fait d’habiter un espace à soi : l’hospitalité, le cambriolage, le déménagement, les voisins, le Tanguy, etc. Elle termine par un « Court traité des idées qui permettent de mieux penser la maison (et de mieux nous comprendre) »

À terme, voilà un ouvrage qui, dans son souci d’honorer ce que le sociologue, le psychologue, le philosophe et l’historien ont à dire de juste sur « l’habiter », élève considérablement le niveau d’une discussion qui se borne trop souvent à des propositions de réaménagement de cuisine. Et tout cela dans une prose élégante, mais qui reste accessible.

Image: Jean-Jacques Boujot, Maison flottante (2014)

Dessin de couverture: Marianne Eskenazi

3 Comments

  1. Merci de rappeler l’Incarnation souvent oubliée au profit d’élans tenant plus que l’angélisme que de la foi avec ses exigences bien concrètes. Ceci dit, je vous souhaite d’aménager dans la joie de Celui qui a planté sa tente chez nous.

  2. Entièrement d’accord avec toi, pour ma part moi et mon épouse nous habitons la même demeure depuis 36 ans. Oui les choix sont parfois difficile pour choisir les accessoires qui feront de ce nid un endroit où il fait bon vivre vu que l’on y passe à peu près la moitié de notre vie. Même chose pour la vie spirituelle, développer une croyance sincère qui nous servira de phare autant que de refuge est essentiel à notre bien-être.

  3. En écrivant « All the world’s a stage » William Shakespeare a résumé l’âme humaine dans l’ordinaire de ses jours.

    Le lieu de résidence n’est pas innocent puisqu’il met en scène la représentation que nous nous faisons de nous-même. Il est un construit de l’esprit, un lieu fortement codé et, je pourrais même dire, une hypothèse qui forme la trame de nos rapports sociaux. Le seul fait de présenter « son condo », c’est à dire désigner sa résidence par le modèle de propriété, n’est pas gratuit car en désignant sa résidence par sa forme juridique, c’est nous qu’on présente bien avant le lieu, nous sommes propriétaires.

    Certes, on aime bien se conforter en pensant que notre résidence nous ressemble. Dans les faits, sa codification excède notre identité propre et s’inscrit dans la volonté commune de paraître, dans un premier temps, et de convaincre que nos prétentions sont fondées par l’agencement judicieux de marqueurs sociaux pouvant aller de l’étalement de ses livres, au choix des couleurs, la sélection des meubles et même au choix musical lors des réceptions. De plus, qui n’a pas déjà entendu parlé du fameux « talking piece ». Ce lieu n’est pas gratuit dans la mesure où il fait l’objet d’un calcul, d’attentes. Pour beaucoup, il contribue à situer le résidant dans l’échelle sociale, une mesure arbitraire appartenant au jeu des perceptions avant celui de la réalité immédiate.

    En tant que lieu de représentation, la résidence participe aux rapports de force avec son prochain. La chose n’est pas nouvelle. Il n’y a qu’à voir comment chaque lieu appartient à son époque en répondant à des critères devenus obsolètes, puis ridicules au cours des décennies. À ce propos, il faut reconnaitre que les impératifs de la décorations intérieures ont conduit plusieurs à s’inscrire dans des courants qui, pourtant, heurtaient le sens commun. À tant vouloir prouver, on finit par se fondre dans le nombre, celui des arrivistes, des prétentieux, des orgueilleux.

    Est-ce à dire qu’un chrétien ne peut-être que banal? Non, bien sûr. Mais il se doit de questionner les raisons du superflu, de l’inutile et s’éviter de mentir par l’objet. Tout est question de mesure et de réflexion. C’est un peu comme en littérature. Citer avec modération peut révéler un homme d’esprit mais citer avec excès révèle généralement un pédant. Rappelez-vous Saint-Paul qui met en garde les Galates contre l’Incompatibilité de la chair et de l’esprit. Alors, lorsque vous présentez votre lieu de résidence, appartenez-vous à la chair ou à l’esprit?

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