Petite théologie du cinéma

Ce n’est pas d’hier que des intellectuels chrétiens s’intéressent au cinéma. Je ne serais pas surpris qu’on puisse démontrer qu’à bien des endroits, en Occident, les premiers « experts » de cinéma furent des clercs. Pourquoi ? Parce que dès le début du cinéma, l’Église a bien compris qu’une nouvelle forme d’influence sur les esprits naissait et prenait de l’ampleur; d’où l’intérêt d’avoir une perspective critique sur ce médium… afin de censurer les œuvres ruineuses pour l’âme !

Les temps ont changé, mais des intellectuels chrétiens ont continué à s’intéresser au cinéma. Car les figures christiques, explicites (La Passion du Christ) ou non (Au hasard Balthazar), y abondent, et jouent un rôle certain dans le rapport qu’ont les masses à la personne de Jésus. Je me souviens qu’en plein cours sur l’Ancien Testament, à l’université, une étudiante d’un certain âge m’avait dit : « dans le film Jésus de Nazareth, c’est fou comme l’acteur ressemble vraiment à Jésus ». Comme si l’on savait précisément à quoi il avait ressemblé… Bref, quand bien des gens pensent à Jésus, ils s’imaginent celui du film de Zeffirelli. À tout prendre, vaut mieux celui-là que le Jésus de Mel Gibson…

Tout ça pour dire que les Éditions du Cerf nous ont offert, en 2014, une Petite théologie du cinéma. Le titre est trompeur : il n’y a rien de systématique ou d’explicitement théologique dans ce livre. Ce sont des entretiens, très libres, entre un journaliste intéressé par la spiritualité, Michel Cazenave, et un journaliste aux Cahiers du cinéma, Jean Collet, lui ouvertement chrétien. Les échanges sont asymétriques : Cazenave met la table et Collet lui répond.

Qui ne connaît rien des œuvres de Fellini, Renoir, Ford, Hitchcock, Dreyer, Rossellini trouvera peut-être le temps long en compagnie de nos deux auteurs, qui prennent parfois pour acquis que le lecteur a une culture assez étendue du cinéma des années 20-60. Tout de même, notre peine est parfois récompensée par quelques réflexions intéressantes :

  • Le spirituel n’est pas toujours là où on l’attend. En revenant de Cannes, j’en témoignais, évoquant le ratage que fut Sea of Trees, la fable aux prétentions spirituelles de Gus Van Sant. Le plus souvent, quand l’intention déclarée du cinéaste est de faire un film spirituel, ou pire de faire passer un message religieux, ça fait une œuvre agaçante et qui ne parle pas tant de Dieu que des marottes du réalisateur. Jean Collet est intarissable à ce sujet :
    • « Ce qui est spirituel dans un film, ce n’est pas le silence, ni le contenu de ce qui est dit, ni la profondeur d’une réplique. La dimension spirituelle du cinéma, c’est d’abord l’ouverture à l’autre (…) « L’autre », on le reconnaît dans les personnages créés, dans la liberté que le cinéaste leur reconnaît, dans le bonheur qu’il éprouve justement à voir vivre sous ses yeux des êtres qu’il a conçus, mais qui lui échappent, qui le surprennent, qui résistent à ses intentions, à ce qu’il voulait leur faire dire et leur faire vivre. »
    • « Presque toujours, ce sont des cinéastes extérieurs à toute religion qui ont réalisé des films vraiment spirituels (…) Ce paradoxe, loin de troubler les croyants – dont je suis- , devrait au moins rassurer les chrétiens, car il est au cœur même de l’Évangile : Le vent souffle où il veut. Autrement dit, l’Esprit n’appartient pas à ceux qui le revendiquent. »
  • Le cinéma permet de s’évader… mais pas seulement au sens pascalien de l’action de celui qui cherche, dans le divertissement, à fuir la pensée et le sentiment de sa condition tragique. Au contraire, l’art nous fait nous évader d’un temps qui nous tient captif pour nous faire entrer dans un hors temps, ou dans le temps contracté, prophétique de l’œuvre : « Peut-être pouvons-nous voir le cinéma (…) comme justement ce qui existe pour faire un trou dans (le temps de nos vies), une ouverture, rien qu’une brèche, l’expérience d’un « autre temps ». C’est là, me semble-t-il, que le cinéma nous touche dans notre aspiration la plus profonde, dans ce désir de vivre fondamental que d’autres cherchent dans la violence, le sexe, la vitesse ou la guerre, bref, dans le défi à la mort. C’est là tout simplement « l’évasion » que nous attendons du cinéma : le temps d’un film, ce serait idéalement le temps d’une respiration humaine, le souffle d’une âme, le temps retrouvé à travers l’image et à travers le temps perdu de la vie quotidienne. »

Photo: Cinema studio, alles banane (2012)

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