Nous sommes le territoire !

Ce n’est pas rien : à Montréal, ces jours-ci, se déroule le Forum social mondial, regroupant plus d’un millier d’organismes militant pour un monde « autre », c’est-à-dire plus juste que celui dans lequel nous vivons, marqué par les inégalités que l’on sait. C’est la première fois que le FSM tient ses activités en Occident depuis sa création en 2001. C’est donc toute une fleur faite au Québec.

Dans le labyrinthe de propositions et d’activités de toutes sortes, un espace plus spécifiquement religieux, qui se veut dialogique et œcuménique, accueille les participants qui veulent réfléchir è partir de leur posture de croyants : le Forum mondial théologie et libération.

C’est dans le cadre de ce forum dans le forum qu’a eu lieu, hier soir, le lancement d’un magnifique petit livre, Nous sommes le territoire ! (Novalis, 2016), signé par le Groupe de théologie contextuelle québécoise. Un essai qui, par sa sensibilité citoyenne et environnementale, sied parfaitement à l’événement dans lequel son lancement s’inscrit.

Le titre évoque de loin le slogan « Je suis Charlie », pour souligner à quel point le seul rapport durable au territoire en est un de solidarité viscérale. Le pays que nous habitons et nous : une même destinée, quasiment un même corps. Blesser notre terre en l’exploitant de manière irresponsable, c’est nous lacérer nous-mêmes. La spoliation du patrimoine naturel (et social) est un acte d’automutilation.

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Du Plan Nord aux projets d’exploitation du gaz de schiste, les auteurs font une relecture critique du rapport prédateur au territoire que sous-tendent les politiques gouvernementales québécoises, qu’elles émanent du côté péquiste ou du côté libéral. Mais ils ne font pas qu’examiner et déconstruire : ils proposent également des pistes d’action pour faire émerger une habitation conviviale et respectueuse de notre grand « jardin communautaire ».

Préfacé par Steven Guilbeault, d’Équiterre, l’ouvrage est d’une rigueur remarquable, et déploie tant son analyse que ses prospectives sans tomber dans la rhétorique alarmiste ou dans les accusations faciles, comme le font parfois les opus de gauche. Il vient nous rappeler que l’on a beau avoir raison de vouloir devenir de plus en plus « citoyens du monde », pour que cessent les guerres et les espaces d’exclusion, il reste qu’il est juste et bon que nous restions simultanément « citoyen de notre pays » ou, plus encore, que nous fassions toujours corps avec notre territoire. C’est notre responsabilité de croyants, comme le rappelait le pape François à plusieurs endroits de son encyclique Loué sois-tu !; mais aussi, et avant tout, d’êtres humains radicalement dépendants de la biosphère.

À voir se multiplier et s’intensifier les menaces qui pèsent sur l’avenir de notre « maison commune », il y a de quoi ne plus savoir où donner de la tête. À moins de se contenter de la cacher bêtement dans le sable, bitumineux ou autre ! Nous nous sentons à bon droit débordés et impuissants, mais également désireux de trouver une voie prometteuse et constructive d’engagement pour surmonter les impasses actuelles et à venir.

Image: Steve Leclerc,  IMG_1681_HDR (2011)

2 Comments

  1. Entièrement d’accord, mais je me demande si on parviendra à obliger nos dirigeant à écouter  » l’homme de bonne volonté « , c’est essentiel.

  2. Je reprends à mon compte ce sentiment d’impuissance avec lequel vous terminé votre texte et la question de M. Picard. Mardi soir je dînais en compagnie d’une participante au Forum qui devait y présenter une communication. J’ai craint d’avoir essoufflé son enthousiasme en lui demandant quels étaient les fruits tangibles de ces rencontres.

    Sans remettre en cause la pertinence de l’exercice, je m’interrogeais ouvertement sur l’appétence réelle ou feinte des grands décideurs privés et publics. Si la présence d’observateurs de différentes instances mesure la crédibilité des travaux, ils ne sont pas ce gage d’engagements concrets auxquels les participants seraient en droit de s’attendre. Le doute des uns ou le mutismes des autres est certainement moins scandaleux que ces portes-voix qui entament le chant de la terre par opportunisme et qui réintègrent leurs officines sans donner suite. La grande question est celle de l’impunité de ceux qui possèdent et décident au détriment de tous. Aussitôt nous pensons aux gouvernements ou aux multinationales mais la responsabilité revient à tous. Qui a une pensée solidaire avec celui qui a faim lorsqu’il retourne une assiette en cuisine? Qui, parmi tous les possesseurs de voitures, réfléchit à l’impact de leur choix? Il est tellement plus confortable d’ignorer le comportement du nombre et ne voir que le nôtre en se disant qu’à notre échelle l’empreinte écologique reste infime. Penser égalité, penser environnement, c’est penser collectif. À l’échelle de nous-même, notre responsabilité à l’égard de la Terre de François s’étiole, nous fait régresser par rapport à l’enjeu mais, surtout, nous déresponsabilise. Nous sommes toujours dans l’attente du premier pas de l’autre.

    Ce Forum est un appel à l’aide qui interpelle notre intégrité. Mais nous vivons dans un monde confortable, je le redis, dont l’impact des choix confine au crime contre l’humanité. En réponse à ce forum la plus part des citoyens se disent « Keep talking baby » et retourne à leur ordinaire. Ce laxisme général tuera le monde.

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