L’insurrection des vies minuscules

« Je te bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, d’avoir caché cela aux sages et aux intelligents et de l’avoir révélé aux tout-petits » (Mt 11, 25). Si l’on prend au sérieux cette prière du Christ, et son invitation à devenir comme « de petits enfants » (deux passages qu’il est facile d’interpréter en des sens aberrants !), difficile de ne pas être sensible aux propositions, philosophiques ou artistiques, qui s’intéressent aux destins des « vies minuscules » – c’est-à-dire de ces existences dont on ne retrouvera jamais la moindre trace dans les magazines, dans la mémoire collective, et encore moins dans les manuels d’histoire.

Je me souviens de ma lecture du roman de Pierre Michon, justement intitulé Vies minuscules. C’était la première fois que je comprenais qu’un livre peut être renversant sans mettre en scène des héros ou leur envers tout aussi romanesques depuis un siècle, les antihéros (à mon avis, les personnages des Belles-Sœurs et de tout le théâtre de Michel Tremblay entrent dans cette catégorie). Dans le roman de Michon, on dirait qu’il n’y a pas de personnage : seulement des doigts tendus amoureusement vers des existences bellement petites et anonymes.

Je croyais retrouver un peu de cela dans L’insurrection des vies minuscules, de Guillaume le Blanc (Bayard, 2014). Mais c’est plutôt une apologie de l’antihéros, comme figure paradigmatique et condition d’une vraie démocratie, qui y est présente. Dans cet essai, Charlot, le personnage de Chaplin, est partout, et fait figure de modèle.

Plutôt que de tenter un résumé de ce livre magnifiquement écrit, je préfère donner la parole à l’auteur, tout en spécifiant que ses thèses ne sauraient être circonscrites par ces passages :

« Chaplin anticipe la démocratie narrative, il la forge avant tout le monde en donnant corps, avec Charlot (…), au plus près du bas et du commun, à toutes les vies minuscules, les faisant se rejoindre dans la même communauté précaire. La vie-Charlot ne s’autorise que d’elle-même (…) Charlot ne se réclame que de son seul mouvement et c’est pourquoi il finit toujours par aller de l’avant. C’est la part d’un sans-part, d’un paria. Mais elle est par là même totale. Il n’existe rien au-delà d’elle et c’est vers elle que Charlot nous pousse à revenir, toujours et toujours. L’hypothèse Charlot est une hypothèse minuscule mais ce minuscule-là est ce d’où tout procède, ce qui conteste l’hégémonie des centres de décision, ce qui renverse les hiérarchies du grand et du petit, dessine un commun de la fragilité, un commun des vies. C’est pourquoi je nomme l’hypothèse Charlot, l’hypothèse démocratique. »

« Charlot fait craquer le réel. C’est qu’il ne cherche pas seulement à préserver sa part, il met en cause tous les partages sociaux au nom du seul impératif qu’il connaisse : vivre ! »

« Je nomme l’hypothèse démocratique l’idée que la contestation des normes du commun est justement ce qui rend le monde encore plus commun. »

Vous l’aurez deviné : nous sommes ici en terrain de gauche, pour ne pas dire plus. Plus dans la « révolution perpétuelle » que dans la « révolution permanente ». Or on sait que même celle-ci est impossible : l’être humain a besoin de stabilité, la société est impossible sans un ordre qui a inévitablement des fondements arbitraires. Cela n’empêche pas que la critique doive être continuelle, les efforts de réforme constants, l’interpellation prophétique toujours renouvelée. Mais la réforme n’est pas un ordre en lui-même. Tout comme la dimension prophétique de la foi chrétienne ne se suffit pas à elle-même, ne saurait être absolutisée – à moins de réduire Jésus à la figure du révolutionnaire, ce qu’ont essayé bien des « chrétiens Mai ’68 ».

Il nous faut des Charlot, et même que chacun, pour son propre bien et celui des autres, doit être Charlot de temps à autre; mais on ne peut pas attendre que chacun fasse son Charlot pour réformer notre modèle démocratique.

Voilà ma réaction au sortir de ce livre. Elle est fort injuste, car elle donne l’impression que l’auteur tourne les coins ronds et fait preuve de simplisme, ce qui n’est pas le cas. Mais je ne peux pas m’empêcher de grincer des dents quand on va si loin dans l’utopie libertarienne-égalitaire. Il est vrai que « Charlot fait craquer le réel »; mais à vouloir le faire craquer de partout, par tous et constamment, on finit par faire en sorte qu’il ne reste plus beaucoup de réel, justement.

Photo: Alex Millà, Charlot Shhhhh!! (2008)

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