Les premiers chrétiens face au judaïsme

Voici un quatrième commentaire sur le livre d’Enrico Norelli, La naissance du christianisme (Bayard, 2015), que j’ai déjà commencé à décortiquer dans un premier billet sur les raisons du succès initial du christianisme, puis dans un second sur la présence d’une femme apôtre dans le Nouveau Testament, et enfin dans un troisième billet sur les deux principales attitudes des premiers chrétiens face au pouvoir impérial romain.

Aujourd’hui, petite réflexion sur la manière dont les chrétiens des deux premiers siècles se sont positionnés par rapport au judaïsme. Norelli distingue diverses positions, dont voici les plus influentes :

1) Les judéo-chrétiens : pour les membres de l’Église de Jérusalem, dirigé par « Jacques, le frère du Seigneur » jusqu’à son martyre, le lien entre foi en Jésus et judaïsme ne pose pas question, bien au contraire : l’Évangile se greffe parfaitement sur la foi juive, voire sur la Loi en tant que telle, d’où leur attachement aux rites et façons de faire juifs. Après la destruction du Temple en 70, et dans le contexte de l’hostilité croissante des Juifs à leur égard, les judéo-chrétiens estiment que les Juifs sont dans l’erreur quand ils ne reconnaissent pas Jésus comme Messie, mais ils restent fidèles aux traditions juives.

2) Les apologètes du IIe et IIIe siècle : après l’éviction des chrétiens des synagogues, et puisqu’il était de moins en moins opportun d’attendre le retour imminent du Christ en gloire, il fallait bien non seulement s’organiser, mais aussi circonscrire ce qui faisait l’originalité du nouveau mouvement religieux. Une autre raison de le faire : bien des bruits circulaient sur les pratiques secrètes des chrétiens, alors il fallait exposer clairement ce qui caractérisait la foi en Jésus. Et ainsi exclure certaines versions, certaines interprétations  – ce qu’on appellera des « hérésies ». Certains apologètes ont donc marqué fortement la différence entre le judaïsme et le christianisme. On admettait que les Juifs, de par leur monothéisme, étaient plus près de la vérité que les Grecs, mais leur manière de rendre un culte à Dieu était jugée comme définitivement dépassée. L’épître appelée À Diognète va encore plus loin : le Dieu des Juifs n’aurait pas vraiment été connu via une révélation; c’était, grosso modo, un Dieu résultant d’intuitions strictement humaines. Ainsi, pour certains, la révélation en Jésus Christ devient une nouveauté radicale, même si elle trouve quelques appuis dans les intuitions juives (et même grecques, à la rigueur) qui l’ont précédée. Cependant, pour d’autres apologètes, si la rupture avec le judaïsme comme religion instituée est consommée, il n’en va pas de même avec les Écritures saintes des Juifs : les apologètes reconnaissent que le Dieu de Jésus Christ s’y révèle, bien que de manière partielle et incomplète.

3) Marcion : le théologien du Pont, plus tard considéré comme hérétique, estime que  le Dieu de l’Ancien Testament, donc des Juifs, est un dieu mineur, responsable de la Création du monde et de son organisation, et tellement identifié à la logique « égoïste » de ce monde qu’il est complètement incapable d’apporter le moindre salut. Le Dieu révélé en Jésus Christ, supérieur au Dieu de l’AT, intervient pour sauver l’être humain de son embourbement dans la matière et l’égoïsme. Ainsi, le christianisme est d’une nouveauté absolue, et il est normal que les chrétiens soient persécutés, y compris par les Juifs, car la logique évangélique s’oppose tout à fait à la logique du monde.

4) Les courants gnostiques chrétiens : ils sont très proches de la position de Marcion : il y a deux principes divins, le Démiurge et le Très-Haut. Mais en comparaison du Créateur marcionite, le Démiurge gnostique joue un rôle qui n’est pas si négatif : il n’est pas agent de corruption, mais préside à la logique de ce monde, fondée sur la justice, et qui n’est donc pas si néfaste. Mais il n’apporte aucun salut. Dans l’AT, il y a des passages où le Très-Haut s’exprime par la bouche des prophètes, mais dans l’ensemble, c’est l’empreinte du Démiurge qu’on y perçoit. C’est avec Jésus que le Très-Haut se révèle de manière décisive. La partie pure et divine en l’être humain peut enfin être dégagée de sa gangue de matière. Encore ici, la rupture avec le judaïsme est complète, à peu de choses près.

C’est finalement la seconde attitude, dans sa mouture la plus sympathique aux Écritures saintes des Juifs, qui triomphera, et deviendra donc signe de l’orthodoxie. C’était l’option la plus équilibrée, et elle était moins susceptible que d’autres de mener à la persécution des Juifs lorsque l’Église s’imposera en Occident. Mais en raison d’autres facteurs, plus sociopolitiques que religieux en tant que tels, l’institution ecclésiale développera tout de même, ici et là au cours de l’histoire, un discours plutôt hostile face à leurs frères et sœurs aînés dans la foi.

Image: Javier, On the Western Wall (2012)

1 Comment

Laisser un commentaire