Les fontaines de l’éveil, de Thierry-Marie Courau

Il y a quelques années, Christian Bégin avait fait une montée de lait à propos des publicitaires et des metteurs en scène qui engageaient des humoristes, des chanteurs et des chanteuses au lieu de vrais acteurs professionnels. Autrement dit : chacun son métier, sinon la profession d’acteur perd de sa crédibilité. Comme si tout le monde pouvait le pratiquer en claquant des doigts !

Bégin ne s’était pas fait d’amis à l’époque, mais la plupart d’entre nous peuvent communier à sa frustration; combien de fois, entre amis mais encore plus souvent en famille, n’avons-nous pas été confrontés à une réaction signifiant, en parole ou en mimiques : « Si j’avais ta fonction, je ferais aussi bien, sinon mieux ».

Ah, les gérants d’estrade ! Combien de Michel Terrien comptent le Québec à l’heure actuelle ? Les gérants d’estrade sont partout, et nous le sommes tous et toutes un peu à nos heures, admettons-le. Mais la situation dans laquelle se trouvaient les acteurs, selon Bégin, comportait un degré de plus d’exaspération : les gérants d’estrade avaient de plus en plus les moyens de prendre la place des vrais gérants !

Ok, fin de l’intro. Ici commence la recension des Fontaines de l’éveil, de Thierry-Marie Courau (Cerf, 2015). En quelques mots, c’est l’histoire d’un jeune courtier de culture occidentale, Jo, qui rencontre une nonne tibétaine lors de son ascension d’une montagne de l’Himalaya. De leurs échanges découlera un approfondissement de leur tradition religieuse respective.

D’emblée, j’aime les contes;  j’apprécie aussi qu’on tente de faire dialoguer intelligemment christianisme et bouddhisme, pour en finir avec les confusions, les fausses ressemblances et les idées préconçues émanant d’un certain rapport romantico-exotique avec les mouvements spirituels de l’Orient. La table était donc mise pour un beau temps de lecture et de méditation.

Mais ça ne s’est pas passé ainsi. Après quelques pages, j’étais déjà énervé par l’inanité des dialogues et le pullulement de clichés. Car Jo, finalement, est le jeune occidental naïf-mais-attachant-car-ouvert et son interlocutrice, l’archétype du sage qui comprend très bien ce que l’autre veut dire, mais qui joue à celui qui voit-tellement-plus loin. Les deux ne se connaissent pas, mais la nonne accueille son jeune faire-valoir par un « Oui, je t’attends depuis longtemps » d’autant moins crédible qu’elle explique qu’elle connaît son nom parce que vingt ans auparavant, un dominicain ami de ses parents l’a visitée… Oui, bien sûr. Et ça ne s’arrange guère quand la nonne lui pose la question rituelle : « d’où viens-tu ». Car évidemment, Jo répond par une référence géographique, mais elle, tellement-plus-profonde, répète la question jusqu’à ce qu’il comprenne qu’elle se situe à un tout autre niveau. C’est lourd. Et par la suite, ça devient accablant.

Au-delà des clichés, la véritable raison de l’échec de ce conte réside dans le phénomène « gérant d’estrade » qui a présidé à sa genèse : un éminent professeur de théologie, doyen du Theologicum de l’Institut catholique de Paris, s’improvise conteur. Malheureusement, la littérature, ça ne se pratique pas du jour au lendemain. J’aurais tendance à faire confiance en l’érudition et en la richesse de la vie spirituelle du professeur Courau. Mais en faisant ainsi l’amateur, il donne finalement l’impression que le bouddhisme est une mystique fumeuse. C’est dommage.

Photo: Wonderland, Brass statue of Lord Buddha…, 2013

2 Comments

    • Tu n’y perds pas grand-chose, Régent. Merci pour tes commentaires !

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