Le rêve d’un théologien

COLLABORATION SPÉCIALE: Jacques Lison, éditorialiste du Prions en Église.

Il y a beaucoup de ferveur dans la thèse de doctorat que Jean-François Gosselin (Université Saint-Paul, Ottawa) a consacrée au rêve du regretté professeur Adolphe Gesché de rendre l’idée de Dieu crédible aujourd’hui [Le rêve d’un théologien. Pour une apologétique du désir. Crédibilité et idée de Dieu dans l’œuvre d’Adolphe Gesché, , Paris, Cerf, 2014]. Le fait que ce théologien belge fut l’un de mes maîtres lors de mes études doctorales à l’université catholique de Louvain-la-Neuve (Belgique) explique sans doute pourquoi je me suis attardé dans cette lecture. En réalité, j’ai été attiré surtout par la finesse et l’intelligence de l’analyse fouillée du geste théologique de ce penseur hors normes, dont le projet est tout entier dans ce mot qu’il a prononcé en 1994 à l’occasion de son éméritat:

«J’aurai tenté, au cours de mon existence de théologien, de chercher la pierre théologale – comme on parle de la pierre philosophale. La pierre qui en disant Dieu à l’homme dirait l’homme à lui-même. Je suis né théologiquement en une période où Dieu fut proclamé comme un danger pour l’homme (Sartre). J’aurais voulu montrer qu’il était au contraire une chance pour l’homme: une preuve de l’homme» (p. 53).

Pour rendre compte de ce projet, ce n’est pas sans surprise que Jean-François Gosselin s’est senti obligé d’exhumer le mot «apologétique» chargé d’un lourd passé. En réalité, il ne s’agit pas d’une «apologétique du besoin, de la preuve et de la nécessité (apologétique dite “classique”)», mais d’une apologétique positive, « où le désir joue un rôle structurant» (p. 143). L’expression «apologétique du désir» est de la plume d’Adolphe Gesché lui-même. Il l’utilise avec retenue, mais elle exprime une conviction fondamentale: alors que «l’apologétique du besoin est un leurre et crée un leurre» (citation de Gesché, p. 166), «le désir peut être “inventif”, plus précisément, il est “découvreur”: il flaire la bonne piste. Et non seulement porte-t-il la connaissance, il construit et dynamise l’être humain» (166).

Pour relever le défi de la crédibilité de la foi chrétienne aujourd’hui dans cette optique, Gesché a pris le risque de miser sur le mot Dieu — mot usé et souillé, devenu indésirable. Il a eu l’audace de se porter «d’abord et avant tout à la défense de notre humanité au nom de Dieu» (p. 295). Ses écrits argumentent que la foi chrétienne est crédible parce que Dieu est Bonne Nouvelle, qu’il est l’infini dont la visite plonge l’être humain qui s’y ouvre dans une rencontre désirable qui le sort de l’enfermement mortifère sur lui-même, le révèle à lui-même et le rend libre.

L’option apologétique de l’œuvre de Gesché a ses limites: on pourrait lui reprocher, entre autres, de n’avoir écrit que très peu sur la Trinité, et pratiquement rien sur l’Esprit, d’avoir négligé l’ecclésiologie et d’avoir ainsi risqué de cultiver une conception un peu trop individualiste de la foi. Mais il faut bien comprendre que ce théologien, parmi les plus originaux de la seconde moitié du XXe siècle, tenait à ouvrir son discours au-delà de la confrérie. Et il l’a fait avec un sentiment d’urgence d’autant plus pressant qu’il percevait qu’à force de douter de Dieu, au point de le considérer comme un ennemi de notre humanité, on en était arrivé à douter de l’être humain.

L’étude de Jean-François Gosselin me fait prendre conscience que le geste théologique de mon professeur Adolphe Gesché m’habite plus que je ne le croyais. Elle m’a ramené dans les nuances et subtilités de sa théologie, que ce bref compte rendu ne peut rendre. Elle me rappelle surtout que la question de la crédibilité de Dieu engage celle de notre humanité. Ruminer l’œuvre d’Adolphe Gesché, dont l’essentiel de la démarche est rassemblé dans sa collection Dieu pour penser (Cerf 1993-2003), ne pourra qu’aider le lecteur à créer des mots et inventer des gestes qui contribueront à donner à notre époque l’espérance en l’avenir qu’elle semble avoir beaucoup trop perdu.

Image: Etienne, Abstract (2015)

3 Comments

  1. La crédibilité de Dieu n’appartient pas à l’intelligence qu’on s’en fait, à l’argumentaire qu’on développe pour le défendre mais réside dans le geste qu’on pose en intégrité avec Lui. La crédibilité de Dieu consiste pour l’essentiel en ce pas franchi vers mon prochain en toute gratuité dans l’appel silencieux mais ressenti de l’amour de l’autre. La crédibilité de Dieu est précisément ce souffle qui bat à l’oreille et fait hurler les athées, chanter les croyants, pleurer les pécheurs, rager ceux qui appartiennent à l’autre versant de la montagne sacrée. La crédibilité de Dieu c’est aussi pour beaucoup l’invraisemblance d’un message qui se déploie à l’envers de la nature humaine et porte l’espoir de son arrachement aux lois de la savane. L’universalité de Son expérience à la fois dans le temps et l’espace renverse les crédulités et fonde la nouvelle alliance en respect de chacun. La crédibilité de Dieu ne se définit pas dans les livres mais sur le coin des rues avec les plus pauvres, dans la boue des rizières, dans la pestilence des décharges publiques, au fond des mines. En cela mon prochain est mon allié car il me conduit à Lui. Oh! Dieu qui est, qui était et qui vient…

  2. Excellent commentaire qui rejoint la vision du pape François « ne vous laissez pas voler l’espérance ». Miche, avocat (à la retraite) et animateur de « La voix de François » et « Parler avec Dieu » sur Radio VM 91,3 FM

  3. Dieu n’est surement pas un danger pour l’homme, la religion par contre l’est

Laisser un commentaire