Le père Jean… en toute liberté !

Je me souviens de ma première rencontre avec André Patry, mieux connu sous le pseudonyme de « père Jean ». J’étais alors séminariste, et l’ancien aumônier de Bordeaux, déjà célèbre grâce au livre 38 ans derrière les barreaux, de France Paradis, qui a remporté tout un succès bien au-delà des sphères religieuses, venait animer notre récollection de début d’année.

Ce que je me rappelle le plus de son passage au Grand séminaire de Montréal : la controverse. Le père Jean avait raconté une histoire pouvant faire croire qu’il n’hésitait jamais à donner la communion aux détenus se présentant devant lui… qu’ils soient sobres ou intoxiqués.

Scandale ! Dans un lieu habité par des gens pratiquant l’adoration du Saint-Sacrement tous les jeudis en communauté, et à peu près tous les jours de manière individuelle, cette apparence de « distribution automatique » de l’hostie consacrée, du corps même de Notre Seigneur, était perçue comme un sacrilège.

Aujourd’hui encore, même si je suis persuadé que Dieu ne s’est pas incarné pour nous donner un objet physique à adorer, mais pour nous rejoindre dans la profondeur de notre condition d’homme et de femme, et pour nous aider très concrètement à devenir plus libres, je ne suis pas tout à fait à l’aise avec ce que je percevais comme étant la pratique habituelle du père Jean. N’y a-t-il pas un temps pour chaque chose ? Cependant, des années plus tard, j’ai pu rediscuter avec le père Jean, et il m’a expliqué que j’avais mal saisi ses propos.

Mais peu importe cette situation bien précise, je suis toutefois d’accord avec l’option du père Jean : une option pour la miséricorde. Dieu est Amour avant tout, et il s’agit de prendre très au sérieux cette donnée de la foi chrétienne. C’est là une règle de vie du père Jean, qui lui a permis d’œuvrer pendant plus de 38 ans dans un milieu difficile, et de passer à travers une dépression.

C’est un peu de cela qu’il témoigne dans En toute liberté, le livre d’entretiens avec Gilda Routy qu’il vient de publier chez Novalis. Peu importe le sujet qu’il traite, on en revient toujours à cette prise de conscience bouleversante et libératrice : Dieu m’aime, et aime la personne en face de moi, même si elle a commis les pires crimes.

Pour terminer, un extrait du livre :

La personne doit être aimée, respectée dans ce qu’elle est. Dans la rencontre, ce que je perçois, ce que je vois, c’est la dignité de la personne qui me fait face. Vous savez, parfois, on peut ne plus avoir conscience de notre dignité en tant que personne. On peut aussi, quand on regarde une personne, penser qu’elle a perdu sa dignité en raison des actes qu’elle commet. Mais c’est faux, car on ne perd jamais sa dignité. Ça fait partie de la condition même de l’être humain. Je vois la dignité humaine comme une espèce de petit diamant qui est à l’intérieur de la personne. Ce petit diamant ne demande qu’à être mis en valeur, à irradier, et même s’il est enfoui en dessous de tous les méandres, de toutes les misères, de tous les meurtres, de tous les problèmes, il n’est jamais détruit. À force de persévérance et de sincérité, on peut faire en sorte que le mystère de la rencontre agisse : la personne arrive alors à prendre conscience de l’existence de ce diamant en elle-même. Elle redécouvre qu’elle est quelqu’un d’important. Par la relation de confiance qui s’établit, elle apprend qu’elle a une valeur en tant que personne humaine. Je vais vous raconter une histoire, une sorte de parabole moderne. Alors qu’elle donne une conférence, une femme d’affaires prend un billet de banque de 100 $ tout neuf, et dit : « Combien vaut ce billet de banque? » Tous les participants répondent : « 100 $. » C’est alors qu’elle le chiffonne et qu’elle demande à nouveau à l’auditoire : « Combien vaut ce billet de banque? » Tous répondent, encore une fois : « 100 $. » Bref, chiffonné ou pas, ce billet vaut toujours 100 $. Qu’on soit beau ou laid, qu’on soit tuméfié intérieurement ou pas, on ne perd jamais sa valeur, sa dignité.

Cependant, on n’en a pas toujours conscience. C’est pourquoi, dans mon travail à la prison, je posais souvent des gestes pour rendre aux prisonniers la conscience de leur dignité. C’était le cas, par exemple, quand j’étais appelé pour donner le sacrement des malades aux suicidés. On me demandait de venir à la prison. C’était la nuit, la plupart du temps. Ce que je faisais à ce moment-là n’était peut-être pas correct d’un point de vue théologique, car on ne donne pas l’onction des malades à un mort, mais, pour moi, ça valait le coup, car il y avait une portée pastorale à mon geste. Je me rendais dans la cellule où se trouvait le gars. Quand j’arrivais, les policiers étaient déjà là, tout comme les surveillants. Le médecin était déjà passé. Moi, je faisais une onction sur le front du mort avant de réciter une prière. Je faisais une bénédiction, parfois même une formule d’absolution. Pourquoi? C’est que l’important, pour moi, était de faire prendre conscience aux personnes qui étaient là, incluant les gardiens qui priaient parfois avec moi, que cette personne allongée devant nous, ce prisonnier, n’était pas un morceau de steak qu’on tourne d’un bord pour voir s’il a des tatouages ou pas. Non, ce prisonnier défunt, c’était un corps qu’il fallait respecter. Et ce geste que je posais, c’était pour leur faire prendre conscience du respect du corps qui était là, qui avait vécu une vie et qui méritait qu’on le respecte même dans ce moment où par un acte désespéré il s’était enlevé la vie.

Mais, en plus, comme chrétien, je considérais toujours que, ce corps devant moi, c’était un temple de Dieu, un temple qui avait été habité par Dieu. Et c’est tellement vrai que je considère qu’une personne qui profane un cadavre commet un crime grave. D’ailleurs, la loi dit bien que c’est un crime de profaner un cadavre.

Image: Edoardo Costa, Prison (2006)

5 Comments

  1. Quel bon article, merci Jonathan.
    Comme ma fille s’est suicidee en amenant avec elle ses 3 enfants, que j’ai eu le privilège de lire son dernier message nous disant qu’elle espérait que Dieu lui pardonne son geste. Le père Jean donne un sacrement en croyant que peut-être cet homme a aussi demandé pardon dans les dernières minutes. C’est ce que notre Thérèse croit lorsqu’elle prie pour ce condamné à mort. Toujours garder l’espérance car une seule chose compte Diau aime chacun de ses enfants immensément, veut notre bonheur et pleure comme un parent lorsqu’il voit que nous souffrons et que nous ne lui faisons pas assez confiance. Je veux, comme Thérèse croire à sa miséricorde et me jeter dans ses bras en lui demandant pardon pour ne pas l’avoir assez aime. Vive la petite voie de Thérèse!

    • Merci pour ce témoignage très personnel et touchant, Claudette.

  2. Très bon article, un de tes meilleurs. Des hommes comme André Patry il n’y en aura jamais assez. Je vais lire son livre car il doit être un témoignage envers le respect des autres.

  3. Merci, Jonathan, de nous avoir fait connaître ce bon livre et surtout le Père Jean qui a vraiment le cœur miséricordieux de Jésus, lui qui s’est invité sans façons chez Zachée pour « communier » avec lui malgré sa situation de pécheur public. Jésus était réellement présent. Et que penser de la communion aux disciples à la dernière Cène, alors que l’un allait le trahir, l’autre le renier et lesd autres, l’abandonner. Je suis d’accord avec le Père Jean.

    Il y a 41 ans, alors que j’étais journaliste, j’ai fait une de mes toutes premières entrevues avec le Père Jean à propos de la correspondance qu’il avait établie entre les détenus et les Carmélites de Montréal. Déjà, le Père Jean m’avait impressionné par sa joie d’aider les détenus à retrouver leur dign ité et leur foi.

    • Il y a 41 ans ! Merci pour ces bons mots, et cette anecdote, Richard.

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