Le monde est clos et le désir infini

Le monde est clos et le désir infini. À se fier au titre du dernier essai de Daniel Cohen, à qui l’on doit La Prospérité du vice et Homo economicus, publié chez Albin Michel, on pourrait croire qu’il s’agit là d’un traité de cosmologie, voire de métaphysique. La perspective de Cohen sur l’état du monde, si l’on peut dire, est pourtant avant tout économique.

Après avoir retracé les grandes étapes historique du progrès économique, depuis l’Âge de pierre, l’auteur en arrive à un constat : les sociétés humaines sont constamment à la recherche de dépassement, ce qui, dans l’ordre économique et en langage moderne, signifie « croissance ».

Or, dans les dernières décennies, les progrès technologiques ont fait des bons exponentiels, sans que la croissance soit au rendez-vous, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité. Pourquoi ?

Je me garderai bien de vendre la mèche, d’autant plus que mon résumé de la démonstration de Cohen, fouillée tout en restant loin de tout détail trop technique, serait forcément schématique.

Mais indépendamment de la nature du progrès actuel qui crée une richesse limitée et inégalitaire, un autre problème est posé : le monde matériel n’étant pas infini, comment pourrait-on nourrir indéfiniment la croissance fulgurante que les sociétés occidentales ont connu depuis les années 1970? En regard de la crise écologique, peut-on vraiment croire que la planète pourrait supporter que les Chinois, les Indiens et autres peuples en émergence pompent ses ressources au même rythme que nous le faisons. Non, évidemment. D’où l’importance d’examiner notre rapport à la croissance, et donc les racines de notre désir.

Cohen le fait en convoquant deux penseurs que l’on pose souvent, avec raison, en antagonistes : Freud et René Girard. Il montre que peu importe comment l’on conçoit les mécanismes du désir, on conclut toujours de la sorte : le désir est insatiable, ce qui pointe vers notre perpétuelle insatisfaction. Notre recherche de « toujours plus » (que le voisin ou le beau-frère en particulier !)

L’auteur, à qui l’on peut reprocher de sous-estimer le rôle de la religion dans son analyse et ses prospectives, en arrive tout de même à un constat lucide :

« La société moderne pourrait-elle se passer de croissance ? Compte tenu de l’immense pression qu’elle exerce sur les individus, dans leur travail et leurs envies, le plus honnête est de répondre que non. La croissance pourrait-elle repartir ? Au vu des performances passées et des contraintes écologiques futures, il est également plus simple de répondre négativement. In fine, la conclusion semble inévitable : la société occidentale est condamnée à la colère et à la violence. »

Fin de l’histoire ? Non, car l’humanité a toujours fait face avec créativité aux grandes crises qui l’ont secouée. Mais ici, Daniel Cohen semble atteindre ses propres limites : fin analyste des mouvances passées et même présentes, il n’a pas les aptitudes du visionnaire, et préfère appeler de ses vœux, tout simplement, un « changement de mentalités ».

Image: Ben Scupham, earth (2012)

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