Le géant enfoui

Un vieux couple de Bretons, vivant peu après la mort du grand roi Arthur. Lorsqu’ils remarquent qu’ils n’ont que de vagues souvenirs de leur passé, même récent, et que ce phénomène touche tout leur entourage, ils quittent leur village en vue d’aller visiter leur fils, dont ils ont oublié la raison du départ.

Sur leur chemin, ils rencontrent une femme éplorée, qui leur raconte qu’elle a été séparée de son époux quand ils ont voulu rejoindre une île réputée pour ses merveilles. Car seuls de rares couples sont autorisés à faire la traversée ensemble. Le batelier a le devoir d’évaluer la solidité des couples en les interrogeant séparément sur leurs souvenirs. La plupart des gens mariés échouent à ce test. Et si notre vieux couple, incapable de se souvenir de quoi que ce soit, tombait sur un tel batelier ?

Ils cheminent donc avec inquiétude, et font de nouvelles rencontres. Ils tombent sur un guerrier saxon, en autres, ayant une mission mystérieuse en lien avec la brume d’oubli répandu sur le pays. Puis Sir Gauvain, ce preux chevalier d’Arthur, dont le sens du devoir s’accompagne d’une sourde culpabilité quant à un terrible événement datant de sa jeunesse.

L’oubli a-t-il des vertus ? La paix sociale est-elle une raison suffisante pour occulter son origine sanglante ? Le souvenir des épreuves et des trahisons est-il l’ennemi des couples qui veulent durer ? Faut-il toujours déterrer le passé ? Ces questions, Le géant enfoui (Fides, 2015), du britannique Kazuo Ishiguro (lauréat du Booker Prize pour Les vestiges du jour), les pose avec une rare délicatesse. Un roman captivant et d’une grande pertinence pour penser tant le politique que « l’économie amoureuse. » Et pour entrer de plain-pied dans l’intelligence de la réponse que l’existence du Christ a apportée à cette idéologie/prophétie de Caïphe: « Il y a intérêt à ce qu’un seul homme meure pour le peuple. » (Jn 18, 14)

   – Oui, nous avons massacré beaucoup de gens, je l’admets, et sans nous soucier de savoir s’ils étaient forts ou fiables. Dieu ne nous a peut-être pas souri, mais nous avons purgé ce pays de la        guerre. Quittez cet endroit, monsieur, je vous en supplie. Nous prions des dieux différents, mais le vôtre bénira sûrement cette dragonne comme le mien.

   Wistan se détourna de la fosse pour regarder le vieux chevalier.

   – Quelle sorte de dieu est-il donc, sire, pour souhaiter que les infamies soient oubliées et restent impunies?

   – Vous avez raison de le demander, maître Wistan, et je sais que mon dieu est embarrassé par les crimes de cette journée. Mais cela s’est passé il y a bien longtemps et les os reposent    paisiblement sous un agréable tapis verdoyant. 

Photo: Cave on Lokrum Island, stalkERR (2010)

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