La naissance du christianisme

Chaque époque a ses manières privilégiées de rendre compte de la crédibilité de la foi chrétienne. Pour Blaise Pascal, une grande part de la justification du christianisme reposait sur les miracles opérés par Jésus. Pierre Teilhard de Chardin, quant à lui, avançait que d’hypothétiques miracles faits il y a deux mille ans ne pouvaient guère parler à la sensibilité religieuse moderne; en conséquence, sa foi chrétienne trouvait ses appuis sur la conviction que nulle autre religion possédait une plus grande puissance d’appel à l’action transformatrice et civilisatrice – ce qu’il interprétait comme la raison du succès historique du christianisme.

De fait, on peut vouloir ajouter des nuances au constat de Teilhard, mais que le christianisme ait connu un certain succès depuis 2000 ans, c’est difficile à nier. Et le plus incroyable est sans doute le succès initial de la foi en Jésus, c’est-à-dire durant la période succédant sa mort :  tout à coup, une poignée de personnes, pour la plupart peu éduquées, se mettent à proclamer des choses merveilleuses, alors que leur leader vient de se faire crucifier, d’être humilié publiquement. Au lieu de se faire une raison, ce petit groupe grossit à vue d’œil et est prêt à affronter des persécutions en chaîne au nom de leur foi. Il y a vraiment de quoi être étonné. Si la résurrection n’est qu’une fable, comment expliquer une telle ferveur, et une telle ferveur contagieuse ?

Le stupéfiant bourgeonnement du christianisme : c’est justement à quoi s’attaque Enrico Norelli dans un livre remarquable qui vient de paraître chez Bayard, La naissance du christianisme. Comment tout a commencé. Et il s’y attaque en historien : pas question de répondre à la à la problématique de l’origine en évoquant la volonté divine, ou tout autre raison théologique. Norelli cherche des raisons sociohistoriques.

Cette démarche scientifique pourra froisser, de prime abord, quelques croyants. L’Église ne s’est-elle pas formée et développée sous l’action de l’Esprit Saint envoyé par le Ressuscité ? On peut le croire, tout en cherchant des raisons plus prosaïques. Car Dieu ne fait pas de la magie. L’Incarnation nous enseigne qu’il respecte infiniment sa création et ses créatures; ainsi, s’il est présent et actif au cœur de l’histoire humaine, il ne saurait l’être en bafouant les forces animant cette histoire de l’intérieur. Bref, l’historien et le théologien considèrent la naissance du christianisme d’un œil différent, mais leurs conclusions n’ont pas à s’exclure.

Revenons à Norelli. Il identifie trois grandes raisons pouvant expliquer la réussite de la naissance du christianisme, malgré  tous les autres facteurs qui auraient pu la compromettre (dont la crucifixion). Très rapidement :

  • Un groupe de disciples solide et bien organisé. Contrairement à d’autres prophètes ou aux gourous de son temps, Jésus ne s’est pas contenté de s’entourer de disciples : il les a aussi formés, préparés à prendre leur part de sa mission, l’annonce du Règne de Dieu. De sorte qu’après la mort de Jésus, un nombre appréciable de disciples savaient comment donner suite à son ministère.
  •  Un message capable de survivre à son auteur. Bien des gourous et exaltés qui s’entouraient de disciples, à cette époque, défendaient un message dont la pertinence était liée à la réussite d’un projet temporel. Libérer Israël de l’oppression romaine, par exemple. Quand le fondateur mourait, c’était forcément toute une douche froide pour ses disciples. Cela aurait pu se passer de la même façon pour les disciples de Jésus : ce dernier ne prêchait-il pas que Dieu interviendrait en faveur des affligés, ce qui était douteux après la crucifixion ? Certes. Mais pour Jésus, son activité même était le début du Règne. Il fallait attendre une intervention de Dieu, oui, mais en attendant, Dieu agissait déjà par les actes de miséricorde faits par Jésus – et qu’il s’agissait de relayer.
  • Un contexte socioculturel propice à la réception et à la transmission du message. Entre autres choses, les cultes de la religion romaine ne satisfaisaient plus les gens désirant une spiritualité plus profonde et plus exigeante. Beaucoup, parmi les couches aisées, et notamment les femmes, se tournaient alors vers le judaïsme. Mais n’étant pas de sang juif, ils et elles n’étaient que des membres de seconde classe des communautés juives. Le message chrétien, plus universaliste, leur était donc sympathique: leur désir d’exigence et de vie intérieure était comblé, et en plus, ils pouvaient appartenir pleinement aux communautés chrétiennes naissantes.

Ce n’est là qu’une bien petite part de cet essai qui, dans l’ensemble, propose un parcours bien jalonné et riche des découvertes les plus récentes en exégèse. J’y reviendrai bientôt dans un autre billet.

Image: mari27454 (Marialba Italia), Pieta (2011)

1 Comment

  1. J’ai pris note du livre, je l’achète, je le lis et te reviens sur le sujet car j’ai mon idée sur le pourquoi cela a fonctionné.

Laisser un commentaire