La morale « à petits pas »

« La foi chrétienne n’est pas une morale, mais une relation personnelle avec Dieu. » On dit et entend cela, sous diverses variantes, depuis plusieurs décennies maintenant au Québec. Et avec raison : non seulement est-ce littéralement vrai, mais ce genre de propos cherche à fracasser l’image du catholicisme comme religion essentiellement moralisatrice.

Tout de même, entrer en relation avec Dieu, croire en quelqu’un ou quelque chose, a des conséquences sur les choix que nous faisons; de la foi découle des considérations d’ordre moral. Les religions ne sont pas seules concernées : tout courant philosophique possède sa branche éthique. Car à quoi servirait une philosophie qui n’aurait absolument rien à dire sur les façons de mener nos vies ?

Bref, il sera toujours pertinent de s’interroger sur les éléments pouvant nous orienter dans notre effort de vivre une existence bonne, heureuse, sainte, etc. C’est pourquoi j’aime bien feuilleter, de temps à autre, la Revue d’éthique et de théologie morale, périodique piloté par les Dominicains et publié par le Cerf.

Dans le numéro de mars 2015, un article de Marie-Joseph Huguenin, « La morale de gradualité », a attiré mon attention. Son argument : en raison de la crise protestante du XVIe siècle, qui revendiquait le primat de l’intériorité dans l’évaluation morale, la morale catholique a eu tendance à se redéfinir comme morale d’obligation, et à faire dans le « tout ou rien ». Tel acte est bon, et si tu décides de faire autre chose, tu commets un péché, c’est moi qui te le dis.

Bref, exit les zones grises et, surtout, le lien organique entre morale et spiritualité :

« À l’époque moderne, la théologie morale s’est éloignée de la spiritualité et ne propose habituellement qu’un seul modèle chrétien, celui de la pleine cohérence évangélique, comme s’il s’agissait d’être parfait du jour au lendemain. Les Pères de l’Église, les médiévaux n’ont pas parlé ainsi. Ils ont constamment situé le chrétien sur un itinéraire de croissance. »

Huguenin propose donc une morale de la gradualité s’appuyant sur les « demeures » décrites par sainte Thérèse d’Avila dans Le château intérieur. Il prend bien soin de ne pas considérer cette grille comme un absolu, il se contente d’en montrer la pertinence.

Qu’en penser ? La morale de gradualité ne répond pas à une des critiques les plus corrosives adressées à la morale catholique, soit d’avoir la prétention de circonscrire a priori un état de perfection auquel tous doivent tendre. Elle ne nous éloigne pas d’une manière décisive avec le « seul modèle chrétien » qu’évoque Huguenin. Par exemple, si on l’applique à la question de la sexualité des époux, elle déculpabilise un peu les personnes usant de moyens de contraception artificiels. Mais elle leur dit implicitement qu’ils doivent en arriver à s’en priver… alors qu’il est hautement douteux qu’on puisse prétendre que la pleine cohérence évangélique est de s’en priver. Une grande part des répondants à l’enquête commandée par le pape en vue des deux synodes sur la famille a plutôt signifié que l’enseignement traditionnel de l’Église n’avait « pas rapport », ou qu’il était carrément « irresponsable ».

Bref, on reste dans un cadre éthique assez prescriptif. Mais la morale de gradualité a tout de même deux mérites (outre celui de nous rappeler la théorie du « à petits pas » ayant fait le succès de Comment ça va, Bob ?) : elle rompt avec une morale qui considère comme péché tout ce qui n’est pas parfaitement en règle avec l’enseignement du Magistère; et, surtout, elle replace la morale dans le cadre plus large et plus fondamental de la spiritualité.

Photo: the ascent, Joel Bez (2009)

2 Comments

  1. Je suis d’accord, mais un gros bémol sur la manière de le dire. Sans vouloir être impoli ta manière de comprendre ce sujet n’est pas à la mesure de tout le monde. Pour bien des gens les règles dures sont essentielles et si elles disparaissent ils perdre confiance à la religion. Un sujet de débat à ton retour de Cannes.

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