Heureux ceux qui rient !

Peu connue au Québec, la revue de spiritualité Christus, dirigée par les Jésuites et dont la devise, « Accompagner l’homme en quête de Dieu », en dit long sur son orientation plutôt humaniste, nous offre en juillet (délai intercontinental oblige) un numéro fort sympathique sur le rire : « Heureux ceux qui rient » !

De la splendeur de la joie s’exprimant dans le rire aux traces d’humour dans la Bible, en passant par la vertu consistant à rire de soi, divers auteurs s’ingénient à déployer un thème rarement traité dans la littérature religieuse.

Un des articles les plus intéressants est signé de la main de la bibliste Dolores Aleixandre, qui nous avait offert, en 2014, une belle lecture priante des évangiles avec son Raconter Jésus (Bayard). Son article, intitulé « L’humour de Jésus », prend comme point de départ l’un des débats au cœur du roman Le Nom de la rose, d’Umberto Eco, transposé à l’écran avec beaucoup de bonheur par Jean-Jacques Annaud.

« Jean Bouche d’or a dit que le Christ n’a jamais ri. » « Notre Seigneur Jésus Christ ne raconta jamais de comédies ni de fables, mais seulement de limpides paraboles qui nous instruisent allégoriquement sur la façon de mériter le paradis. » « Il n’a pas eu besoin de tant de sottises pour nous montrer le droit chemin. Rien dans ses paraboles ne porte au rire, ou à la peur. » « Le rire est chose fort proche de la mort et de la corruption du corps. » « Le rire ébranle le corps, déforme les linéaments du visage, rend l’homme semblable au singe. » Tels sont certains des arguments brandis par Jorge de Burgos, le moine du Nom de la rose, pour nier la légitimité du rire et rejeter la possibilité que Jésus ait ri. Face à lui, le franciscain Guillaume de Baskerville défend le contraire.

Aleixandre prend évidemment position pour le frère ayant choisi de suivre la voie traitée par François d’Assise, le saint par excellence de l’allégresse. En gros, pour soutenir la thèse d’un Jésus volontiers rieur, elle souligne à quel point ce dernier aimait tout mettre sens dessus dessous, épingler le ridicule de ceux qui se prenaient trop au sérieux, faire émerger du neuf avec du vieux et du figé, notamment avec des questions surprenantes. Or c’est là, justement, des effets que l’on obtient typiquement par l’humour. Ainsi, si les évangélistes ne nous dépeignent pas, explicitement, un Jésus provoquant des fous rires, ils nous font assurément découvrir un être dont la lucidité le rendait capable de faire jouer l’écart entre la réalité et la perception qu’en avaient ses interlocuteurs.

Aleixandre interprète même la figure de Jésus comme un « joueur » (et cela en dépit du fait que la plupart des experts s’entendent pour dire que Jésus n’aurait jamais capturé de Pokémons avec son iPhone) :

« Jouer, écrivait Hugo Rahner, c’est pénétrer dans un monde régi par des lois différentes et celui qui joue essaie d’atteindre cette aisance exceptionnelle où même le corps, libéré de sa charge terrestre, se meut sans effort au rythme d’une danse divine. » Tout l’Évangile est une mémoire vivante de ces « lois différentes », de quelque chose que nous pourrions appeler le « jeu pascal » et d’une invitation pressante à nous convertir en « ludopathes » acceptant les règles de celui qui le mène.

Ludique, la voie chrétienne ? Toutes les croix que nous rencontrons ne sont pas drôles au sens strict, assurément; mais peut-être sont-elles les jalons d’un « jeu pascal » que l’on gagnerait à reconnaître comme tel, malgré les apparences contraires. Après tout, le jeu comme le rire ont quelque chose de souverainement sérieux… si l’on y pense avec une tournure d’esprit ouverte aux drôles de paradoxes !

Image: naomii.tumblr.com, laughing (2009)

1 Comment

  1. Demander si le Christ était rieur c’est s’interroger sur la part d’humanité inhérente à l’incarnation, c’est le poids de la chair, de ses impératifs psychologiques et physiques. C’est là un bien grand débat pour une génération qui réfléchit à 2000 ans de distance. Convenons qu’enfant, le Christ devait être comme tous les autres enfants c’est à dire rieur, joueur, espiègle, etc. En soi la perspective est rafraichissante puisqu’elle instille dans le fils de Dieu une connaissance intime de nos forces et de nos faiblesses dans la palette infinie de nos imperfections. Ce partage avec l’humanité peut expliquer le pragmatisme de sa prédication.

    Le Christ avait des humeurs, c’est notoire (Matt: 17:17) mais jamais n’ai-je lu qu’il utilisait la dérision comme instrument pédagogique. Cela eut autoriser la moquerie à l’encontre du proverbe 21:24 et conforté l’arbitraire des orgueilleux. Aussi, cette idée qu’Il aimait épingler le ridicule est le fait, je crois, d’une simple erreur de formulation. Par contre, il est certains qu’à table, et le Christ y est dépeint souvent jusqu’à la dernière cène, le vin devait contribuer à la bonne humeur et aux mots d’esprit (sans jeu de mot).

    Ce qu’on lit et ce qu’on ressent est tributaire pour beaucoup de l’époque à laquelle se fait la lecture, des contingents culturels du milieu où se trouve le lecteur et des préoccupations propre à sa classe sociale. Le texte le plus stable demeure pluriel dans ses interprétations et le regard qu’on y jette reflète généralement une bonne part de nous-même. Je ne questionne pas les préoccupations de Dolores Aleixandre pas plus que je ne défends les miennes mais, personnellement, je perçois le Christ au travers des Évangiles comme un homme digne, tout en retenu, conscient du poids de ses positions à l’égard des élites du temps, lucide sur leurs conséquences et disposé à les assumer.

    Mais je ne peut clore ce billet sans revenir sur “la part inhérente à l’incarnation”. Bien avant le rire, c’est le doute présent chez le Christ qui m’a toujours interpellé: “Père, pourquoi m’as-tu abandonné?”. Combien de théologiens ont tenté de désamorcer cet appel en noyant sa signification première dans une pensée savante. Il demeure que du rire au doute, il y a une humanité qui se partage de la croix au monde.

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