Flannery O’Connor: Dieu et les gallinacés

Du côté francophone des choses, quand l’on évoque les écrivains catholiques du siècle dernier, on pense tout de suite à Bloy, Bernanos, Mauriac, Claudel, Péguy et cie. Autrement dit, à tous ces auteurs que l’on ne lit plus guère, qui ne sont plus vraiment enseignés, et que beaucoup trouvent diablement pesants.

J’affirme cela tout en affectionnant sincèrement Bernanos et Péguy. Sauf que mon affection n’y change rien : ce ne sont pas des auteurs « recommandables » – ô ironie ! Non recommandables parce que je ressens moi-même à quel point leur style et leur démarche appartiennent à un monde intellectuel radicalement différent du nôtre. Et si l’on peut dire cela également d’Homère, de Shakespeare et de tant d’autres, il semble que certaines vieilleries sachent mieux que d’autres garder le charme et la puissance de leur jeunesse.

Ainsi, à quiconque aimerait avoir un aperçu de ce que la littérature catholique moderne a de plus suggestif et emballant à offrir, je n’hésiterais pas à lui faire franchir la barrière de la langue et à lui conseiller de plonger dans l’œuvre « catho-goth sudiste » de l’Américaine Flannery O’Connor.

Et pour commencer en douceur, rien de mieux que de s’offrir le plaisir de feuilleter la courte biographie littéraire de la romancière et nouvelliste que Cécilia Dutter vient de publier au Cerf, Flannery O’Connor. Dieu et les gallinacés. Comme c’est la mode présentement, Dutter ne fait pas œuvre scientifique avec cette biographie, mais trace les grandes lignes du parcours d’O’Connor en insistant davantage sur les aspects qui entrent en résonnance avec sa propre vie, sa propre trajectoire d’écrivaine. Par exemple, Dutter consacre quelques paragraphes à analyser sa relation ombrageuse avec son père, à la lumière contrastante du lien qu’entretenait O’Connor avec le sien. Si cette complaisance agacera certains lecteurs, au moins doit-on souligner que Dutter n’exagère pas, et que c’est un prix fort doux à payer pour avoir le plaisir de lire un texte si bien écrit.

À la joie de découvrir ou redécouvrir la vie et l’œuvre de Flannery O’Connor, ricaneuse hors pair, s’ajoute celle d’avoir l’occasion de réfléchir à ce que signifie, ou devrait signifier, pour un écrivain, de faire « œuvre croyante ». Car ça ne va pas de soi. Une croyance très affirmée ne paralyse-t-elle pas la liberté artistique ? Accepter le cadre dogmatique du catholicisme condamne-t-il à faire de la littérature édifiante ? La foi n’est-elle pas un « repos en Dieu » qui court-circuite la tension existentielle faisant le mérite de la littérature moderne ?

Ces questions sont légitimes, et s’appuient sur le témoignage d’une myriade de pages croyantes moches. Flannery O’Connor était tout à fait consciente des écueils qu’esquissent ces interrogations. Toute son œuvre y répond. Elle considérait, entre autres, qu’avoir pleinement conscience de la vision intérieure qui donnait cohérence à son œuvre était un avantage, et non un inconvénient. Tout art émerge d’un cadre contraignant, la liberté artistique pure n’existe pas. Il s’agit alors de ne pas tomber dans le piège de dessiner le cadre (la littérature édifiante), au lieu de peindre dans ses limites, et donc de proposer une œuvre ayant une « forme forte » – pour ainsi dire une forme substantielle dans laquelle toute l’existence concrète se trouve accueillie.

À ce sujet, je laisse le mot de la fin à Cécilia Dutter :

Bataillant contre l’esthétique de clocher dans laquelle les athées et certains croyants obtus souhaitaient voir s’enfermer le romancier catholique, Flannery milite pour une littérature vraie, décrivant au plus près la réalité du monde, sans l’édulcorer, y compris dans ses aspects les plus vulgaires ou les plus sordides. En effet, « pour le romancier catholique, dit-elle, la vie s’ordonne suivant la perspective du mystère chrétien central, à savoir qu’en dépit de toute horreur elle valait la peine, au jugement de Dieu, qu’il souffre et meure pour elle. »

Dès lors, c’est en partant du concret, de « la vie sentie » comme la qualifiait Henry James, que cette démonstration doit être menée. En demeurant le plus fidèle possible à ce qui est, le romancier catholique peut, au sein du réalisme qu’il dépeint, faire apparaître le mystère immanent des choses. Loin de détourner le regard sur « les éléments les plus impurs » du monde, il faut « usage de ses yeux dans l’absolue certitude de sa foi » afin d’attester, au-delà des abîmes, de sa confiance en Dieu. Son témoignage tire précisément sa force de la liberté qu’il s’octroie d’écrire la vie telle qu’elle est. 

Image: Jean-Jacques Abalain, poule orpington (2012)

2 Comments

  1. Salut Jonathan;
    Ça m’a fait penser à notre ami St-Denys Garneau…
    Je vais à MTL assez souvent en ce moment. J’aurais aimer te rencontrer pour te parler d’un projet qui s’appelle « La guérison de le mémoire au Québec ». Nous avons déjà fait un colloque sur la question à Québec et nous pensons en faire un à MTL. Voici un reportaqe;
    http://www.ecdq.tv/pour-une-guerison-de-la-memoire/
    Au plaisir!
    Abbé martin lagacé

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