Dieu derrière la porte

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« Dans la perspective chrétienne, la foi est l’au-delà de l’expérience religieuse (…) ce qui reste quand il ne reste rien, absolument rien, de nos croyances. »

Cette affirmation, tirée du dernier ouvrage de Simon-Pierre Arnold, Dieu derrière la porte (2016, Paulines/Lessius), risque de heurter quelques sensibilités. Car il n’est pas si aisé de penser la foi au Christ en dehors de son cadre religieux, voire en dehors de tout cadre doctrinal. Historiquement, les chrétiens furent bien peu encouragés à faire de la sorte, c’est le moins qu’on puisse dire !

Pourtant, entendons-nous : l’auteur n’annonce pas la fin de l’Église, ou de la religion chrétienne; ni même de leur utilité sociale, culturelle et spirituelle. Seulement, après avoir médité à la fois sur l’expérience des premiers chrétiens et la situation existentielle dominante en postmodernité, il conclut qu’une foi chrétienne qui a de la pertinence, aujourd’hui, doit s’élaborer au moins en partie à partir d’un travail de purification des certitudes et de l’imaginaire sur Dieu. En terme plus technique, disons qu’Arnold prône une indispensable phase de théologie négative, ou apophatique, chez les chercheurs de sens.

L’auteur va loin dans sa conviction. Tout en se préservant bien de nier l’authenticité des expériences extatiques des saints et saintes du passé, il ne se gêne pas pour dire qu’elles risquent de mener à des impasses, aujourd’hui, si on les considère telles quelles.

« À la lumière des nouveaux paradigmes, un soupçon persistant pèse sur ces imaginaires mystiques. Leur référence presque constante à des cosmovisions dualistes prémodernes rend difficile leur accès à nos contemporains, au-delà de la simple beauté de l’évocation. Le plus grave soupçon nous vient de la psychanalyse et de ses théories de l’inconscient. Comment aborder ces textes en faisant abstraction de ce que nous savons sur des thèmes comme la paranoïa ou l’hystérie et leurs manifestations ? Il est difficile, en effet, de ne pas percevoir certains traits typiques de ces troubles dans de nombreuses formes de la mystique extatique. »

Arnold n’invalide pas l’approche extatique, ou cataphatique, qui s’appuie sur une vision plus ou moins circonscrite de Dieu pour s’élever vers lui, mais il croit que celle-ci a besoin d’un nouveau langage (non dualiste, et qui évite les catégories scolastiques d’essence, d’existence, etc.), et d’être accompagnée par un retour périodique au « non-savoir » sur Dieu. Après tout, le judaïsme s’est construit, en partie, sur le rejet de toute idole, et Jésus, dans le Nouveau Testament, n’est pas tendre envers qui enferme son Père dans un Temple, ou l’équivalent.

Moine bénédictin et théologien, on sent bien que l’auteur sait de quoi il parle lorsqu’il évoque la mystique, et la soif spirituelle de nos contemporains. Ainsi, ses audaces – toutes relatives, car bien d’autres les partagent – apparaissent vite comme des mouvements de pensée nécessaires. « Guérir notre imaginaire religieux » est bel et bien urgent, sans quoi Dieu restera, pour beaucoup, égaré dans les nuages d’une mythologie catholique qui ne suffit plus pour faire pressentir le Tout-Autre.

Image: Maxime Hadjinlian, La porte (2010)

3 Comments

  1. Dès le départ, entendons-nous pour reconnaître que la pensée rationnelle compose mal avec la foi, la première questionnant les intentions en méconnaissance des conséquences de la seconde. Ceci dit, je lis ce texte comme on prend une grande bouffée d’air frais. Il est vrai que la religion fait en partie écho à la rationalité en tentant une mise en forme de la foi, que les dogmes contribuent à stabiliser sinon scléroser une vision de Dieu, une rigidité incompatible avec la pluralité des expériences vécues par les croyants. Reconnaissons que le Père interpelle chacun de nous selon sa voie propre, autant de singularités individuelles qui composent mal avec l’exercice de standardisation auquel s’adonne l’Église depuis ses débuts. Aussi nous faut-il questionner la crainte du morcellement sous prétexte de dérive? À cette interrogation l’histoire répond oui, l’orgueilleux dit non.

    Marcher vers le Père est un apprentissage intime qui pose le problème de son partage du moment qu’on tente de le rationaliser. Est-il possible de raconter son expérience sans en faire une lecture précise, sans tirer de conclusions, en restant modeste? Il est dans la nature de l’homme de vouloir expliquer et conclure. Nous sommes des êtres pensants. On compare, on sous-pèse, on juge. De là bien des distances, des conflits, des ruptures. Car il nous faut admettre que tout ce qui est dit n’est pas nécessairement inspiré par la foi et tout ne peut être mis en égalité. Là où la science insinue la maladie, où l’intégriste suppose l’hérésie, où le mystique parle en marge de la raison, où le vaniteux présume la supériorité de sa foi, il est impossible de trouver un regard neutre sinon chez ces grands sages pétris d’humilité. Mais encore-là leur nombre est limité et distribué entre plusieurs religions de ce monde. Peut-on imaginer une synthèse de toutes les sagesses comme guide de la foi? Allons, je fais rire, chacun pensant à la vanité de tant de cardinaux qui s’arrogent l’exclusivité de la vérité. Ils sont comme ce coin de bois que les marbriers insèrent dans les veines de la pierre pour la faire éclater. Convenons qu’unir n’est pas contraindre.

    Avant de penser ménage, avant de juger prétentieusement le vrai et le faux, ne serait-il pas intéressant de réfléchir à la sédimentation de toutes ces expériences de foi et en chercher les dénominateurs communs avant les singularités? Ce goût de la faute, de l’erreur au cœur de la sainteté individuelle n’est autre chose que la tentative de dégoter le tricheur, le fabulateur, le malade. Ne faisons pas de l’exception la règle qui invalide tant de rencontres personnelle. Il n’y a pas d’imaginaire religieux, il n’y a que des incrédules.

  2. N’y a t-il que moi qui écrit sur ce blog? À tous les lecteurs, comme j’apprécierais une réponse, un commentaire, un opinion afin de faire progresser le dialogue…

    • Monsieur Lalonde, je pense que les autres lecteurs sont dissuadés de commenter les articles de ce blog car ils craignent d’avoir à débattre avec vous. Vous avez colonisé l’espace des commentaires par vos très longs commentaires et votre habitude à commenter systématiquement tous les articles. Par votre style très littéraire et le ton pamphlétaire que vous adoptez, vous n’invitez pas au dialogue mais plutôt au débat philosophique; ce n’est pas tous les lecteurs qui souhaitons entrer dans cette dynamique.

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