Désabuser. Se libérer des abus spirituels

Avec raison, on a beaucoup parlé, récemment, des abus sexuels dans l’Église catholique. La dimension proprement sexuelle de ces agressions fait en sorte que ces scandales frappent vivement l’imaginaire et inspirent une juste répulsion.

On s’est un peu moins directement penché sur la question des abus spirituels au sein de l’Église, même si dans la totalité des cas d’abus sexuels, ces derniers étaient également, en soi, des cas d’abus de pouvoir, de conscience. Braquer le faisceau de l’analyse critique des turpitudes de l’Église sur leur dimension spirituelle est pourtant nécessaire, car non seulement la racine du mal s’y trouve-t-elle, mais en plus, c’est interpeller l’institution sur un terrain sur lequel elle s’autoproclame experte : la spiritualité.

C’est donc ce qu’a fait le prêtre et théologien Laurent Lemoine, dans un ouvrage intitulé Désabuser. Se libérer des abus spirituels (Salvator, 2020).

L’auteur débute en précisant ce qu’il entend par abus spirituels. Ceux-ci affectent le psychisme de la victime en même temps que sa « vie dans l’Esprit », sa manière de vivre sa relation à Dieu. Par ailleurs, il parle d’abus spirituels quand le bourreau sévit dans le cadre d’une relation asymétrique, par exemple de la confession ou de l’accompagnement spirituel.

Lemoine insiste sur la nécessité de considérer à la fois l’aspect structurel, systémique, institutionnel des abus spirituels, et leur aspect individuel. Autrement dit, il ne s’agit pas seulement d’un problème d’individus pervers ne mettant pas en cause l’Église; ni uniquement d’un problème spécifique à l’Église sans égard aux personnes s’étant rendues coupables de gestes odieux et criminels.

Jusque-là, rien de bien nouveau, mais il est bon de sentir l’auteur, dès les premières pages, capable d’équilibre et de clarté – celle-ci étant parfois légèrement compromise par une surenchère d’expressions latines ou techniques.

Je ne veux pas m’étendre trop longuement sur le décryptage des causes liées aux individus. Cette partie ne manque certes pas d’intérêt, elle nous permet de mieux entrer dans la tête des agresseurs, mais comme croyant soucieux d’aider l’Église à se sortir de la présente crise, je sens naturellement que j’ai moins de prise sur ces causes.

De manière sans doute trop rapide, je mentionnerais seulement que Lemoine centre son diagnostic sur l’idée, chère à la psychanalyse, du clivage : L’abus naît de la mauvaise articulation entre vie privée et vie publique à cause d’un clivage mal vécu. Un symptôme visible à l’œil nu de ce clivage problématique ? Une absence de culpabilité qui donne à l’agresseur de l’assurance et l’accent de la vérité : l’homme de pouvoir manie le talent « vérité » qui suscite l’adhésion. L’abuseur est le spécialiste de l’effet « waouh ! » auprès de son public !

Du côté des problèmes systémiques, l’auteur en identifie plusieurs. J’en retiens deux, au-delà de ceux, plus évidents et documentés, comme cette culture du silence et de l’inertie pratiquée par la hiérarchie pour sauver à tout prix l’image d’une communauté particulière ou de l’Église.

Tout d’abord, le problème d’une approche corsetée de la liberté individuelle ou, pour reprendre les termes de l’auteur, le défaut de subjectivation des personnes. L’Église a évidemment toujours encouragé les fidèles à nourrir leur vie spirituelle et à grandir dans leur foi… mais via des médiations fortes, voire obligatoires et contraignantes : sacrements, paroles du prêtre et du Magistère, enseignement avant le mariage, après le mariage, etc.

Lemoine, à ce sujet : Ce n’est pas facile de prêcher la subjectivation à des catholiques, qui en ont si peu l’habitude et s’en trouvent si vite culpabilisés pratiquement comme s’il s’agissait du redouté libre examen de Luther ! […] C’est comme si toute la vie était d’un bout à l’autre déléguée, confiée, remise à un surmoi collectif qui désigne le chemin de la vie bonne et la manière de ne pas en sortir…

Le lien avec les abus spirituels est évident : il est plus facile d’abuser d’enfants que d’adultes dans la foi. Et le devenir adulte des croyants se trouve contrecarré par une myriade d’interprétations conventionnelles des textes bibliques, interprétations qui distillent la méfiance envers la volonté propre, le désir personnel, l’esprit critique. Sans compter les appels à une conception archaïque de l’obéissance.

Au fond, et c’est là le second problème systémique décrit par l’auteur, une part de la faute se retrouve dans la théologie en surplomb qui domine encore les esprits catholiques, malgré Vatican II.  

Par cette expression, Lemoine désigne une réflexion théologique s’estimant pouvoir juger de tout selon ses catégories, et qui « abuse » des sciences humaines au lieu de les considérer comme des champs autonomes ayant leurs compétences propres.

La théologie du corps de Jean-Paul II, malgré ses quelques mérites, n’échappe pas à l’examen de l’auteur, avec son attachement à une conception statique et dépassée de la loi naturelle, et son imperméabilité aux apports extérieurs à l’interprétation théologique :

La théologie morale commente, illustre, reformule, présente à nouveaux frais ce qui est forgé de l’intérieur d’une réflexion qu’il faut bien décrire comme valant par elle-même, de sa propre autorité.

L’espace me manque pour poursuivre, mais j’espère avoir pu exprimer clairement que l’ouvrage dépasse les poncifs et le registre des évidences quant à la question très complexe des abus commis par le clergé. Par ailleurs, par-delà le diagnostic, Lemoine sait proposer des pistes pour sortir du cycle infernal des abus spirituels.

Image: Freedom, Josef Grunig (2007)

7 Comments

  1. Merci de signaler ce livre. Il semble en effet très important. Beaucoup de gens sans s’en rendre compte n’arrivent t pas à penser par eux-mêmes tant ils
    sont emprisonnés dans un prêt-à-porter religieux. Je vais certainement le lire et je vous reviendrai éventuellement.

  2. il devrait y avoir une communion collective décrivant les abus, les ruptures et les fautes pouvant montrer ce qu’il faut faire et ce qu’il ne faut pas faire pour s’en sortir.

  3. Certaines personnes ont besoin de se faire diriger et le réclament d’ailleurs, mais pour plusieurs, la nécessité est de les mettre devant les choix disponibles et de faire confiance à leur liberté de choisir ce qui est bon et bien pour eux, dans une vie spirituelle Chrétienne.

  4. pour aller plus loin que la communion des péchés, il devrait y avoir un véritable sacrement de décontamination de la parole, de la pensée et des péchés.

  5. En trouvant les abus de pouvoir, de conscience et de violence, l’église catholique serait capable de réparer la rupture sociale.

  6. Il me semble réducteur de s’intéresser uniquement à l’autorité de l’Église et de ses représentants. L’Église est communauté et non savons le poids du nombre et des rectitudes qui en découlent pour comprendre combien l’habitude, la redondance des rites, la prononciation exacte et sans saveur des prières apprises dirigent le regard vers ceux qui se distinguent par une singularité. Un jour, pour briser la monotonie des chapelets, j’ai ralenti le rythme des mots, modulé ma voix en interpellant Marie sous différentes intonations, en insistant pour terminer ma prière alors que tous égrainaient furieusement pour passer à la prochaine (un peu comme le cardinal Léger en son temps). Il fallait sentir la résistance, la persistance à vouloir en finir. Et puis voilà cette dame qui s’approche, de mauvaise humeur et me dit que je ne récite pas le chapelet comme elle l’avait appris. Je lui réponds que je ne le récite pas mais que je le prie. Je ne l’ai jamais revu en nos bancs. Cet exemple se répète sous différente forme au sein des croyants qui aspirent à une sainteté de forme. Ceci dit, il y a aussi ceux pour qui l’exemple de l’un dérange la torpeur des autres. Une interprétation trop large des préceptes du Christ peut heurter des préjugés, des générosité étroites, des conceptions qui autorisent des écarts coupables, bref ceux-là qui naissent devant l’autel et meurent sur le parvis. Il y a cette propension à vouloir niveler au plus petit dénominateur commun qui suscite des abus spirituels comme l’éloignement, le rejet, le mépris et même la médisance de la part du nombre. La rectitude au sein de la communauté des croyants est une meule qui moue du chrétien.

  7. il faudrait prévoir le remède ou l’engrais antibiotique pour chasser la racine du mal.

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