Des bêtes et des dieux

Depuis l’encyclique Loué sois-tu ! , du pape François, il est devenu de mode, dans certains milieux croyants, de penser la conversion écologique de l’Église, et de la mettre tranquillement en oeuvre, surtout au point de vue local. En fait, cette mode fut préparée par quelques enseignements du Magistère en la matière (Jean-Paul II et Benoît XVI), par des initiatives comme le réseau des Églises vertes et, plus important encore, par le changement des mentalités dans la société civile.

Malgré cette lente préparation, il ne faut pas sous-estimer la part de nouveauté dans la situation actuelle. C’est ce à quoi nous aide le récent Des bêtes et des dieux, d’Éric Baratay (Cerf, 2015). L’auteur avait signé, en 1996, une somme sur la place des animaux dans l’histoire de l’Église catholique, (L’Église et les animaux, fraîchement réédité), et depuis, il a publié nombre d’ouvrages sur des questions connexes.

Sa nouvelle offrande est une belle réussite. Dans un espace extrêmement restreint, Baratay esquisse les grandes lignes des manières dont les grandes religions ont considéré et traité les animaux au cours de leur histoire. Il a le souci de respecter les divers courants agitant chaque religion, tout en ne s’empêchant pas de tirer des conclusions, entourées des précautions qui s’imposent.

Alors qu’en est-il du christianisme, dans son rapport aux animaux ? Baratay montre que le Premier Testament, bien que renfermant des tendances opposées en cette matière comme en d’autres, est assez déférent envers les bêtes – si on fait exception des passages visant manifestement à arracher la pratique cultuelle des Israélites de celles des sociétés païennes, idolâtrant des dieux aux attributs animaux. Mais la situation change deux siècles avant notre ère, lorsque le contact avec la pensée platonicienne et la croyance émergente en l’immortalité de l’âme (humaine) contribuent à singulariser l’humain au sein de la création. Celle-ci est alors de plus en plus perçue comme hiérarchisée, du plus « terrestre » au plus « divin ». Alors que chaque créature, auparavant, partageait le même destin, voici que l’être humain est placé infiniment au-dessus des autres, seul à profiter de capacités rationnelles et de l’immortalité. Suite à ces influences, la traduction de la Bible en latin, par saint Jérôme, accentue l’idée de « domination » des humains sur le reste de la création. La théologie chrétienne se développera donc dans un contexte intellectuel peu favorable à l’appréciation du compagnonnage des bêtes.

La crise protestante, dans un premier temps, aggrave l’indifférence des chrétiens par rapport aux animaux : les protestants rejettent tout ce qui, à leurs yeux, relèvent d’un folklore païen dans l’imagerie chrétienne : le bœuf et l’âne dans la crèche, François d’Assise prêchant aux oiseaux et convertissant le loup de Gubbio, etc. Bref, partisans à la fois d’une foi plus « pure » et d’un rapport moins mystérieux, plus rationaliste au monde, les protestants ne sont guère les amis des animaux aux XVIe, XVIIe et XVIIIe siècle.

Mais paradoxalement, dans le monde chrétien, le renversement des valeurs concernant les animaux est le fait des protestants. Pourquoi ? Parce que les communautés protestantes, moins centralisées que les communautés catholiques, accompagnement plus facilement les courants agitant l’espace social. Tandis que l’Église catholique doit se débattre, pour faire une place plus importante aux animaux, avec une série de décrets et de positions conséquentes avec sa « théologie officielle », les communautés protestantes sont plus libres pour s’adapter aux pressions culturelles séculières.

Ainsi, au XIXe siècle, les protestants redécouvrent les versets bibliques suggérant que l’ensemble de la création participera à la régénération cosmique amorcée par la résurrection du Christ. En cela, ils se rapprochent des orthodoxes qui, dans leur théologie, ont toujours préservé la dimension cosmique dans leur eschatologie.

Baratay poursuit en montrant les évolutions des diverses confessions chrétiennes dans la seconde moitié du XXe siècle. Il enchaîne avec un portrait rapide de la situation dans l’islam et le judaïsme, dont les courants conservateurs sont un peu coincés avec la question de l’abattage rituel. Enfin, il évoque le rapport aux animaux du bouddhisme et des religions amérindiennes. À terme, on referme le livre avec l’impression d’avoir un portrait honnête et nuancé de l’état des choses aujourd’hui.

Image: Giant Humanitarian Robot, Thinking is timeless (2009)

1 Comment

  1. Merci Jonathan, article interessant, j’ai appris qq chose. Bonne fin de semaine !

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