Comment l’Amérique veut changer de pape

D’entrée de jeu, un quiz: d’où proviennent les citations suivantes :

Le pape François a gravement attenté à la foi.

Pourquoi corriger le pape François est un véritable acte de charité ?

Le bilan du pape François au sujet du communisme est dangereusement ambigu.

Doit-on prier pour les intentions du Saint-Père même si celles-ci sont mauvaises ?

(En prime, une citation hors sujet mais qui exprime bien les valeurs douteuses du média en question : Greta Thunberg est victime de ses propres parents, pas du réchauffement climatique.)

Quiconque s’intéresse un peu à l’actualité religieuse aura reconnu la griffe de LifesiteNews, ce portail ultraréactionnaire ayant du catholicisme une idée… disons fort étroite, pour rester poli. C’est l’une des plateformes les plus actives et les plus décomplexées sur lesquelles s’exprime l’opposition acharnée au pape François.

Cette opposition est bien connue, même du grand public. Cependant, il manquait encore un ouvrage sérieux qui, regroupant toutes les informations qui fusent pêle-mêle dans l’actualité, réussit à proposer un portrait synthétique des acteurs principaux de la fronde, ainsi que la nature de leur agenda.

C’est désormais chose faite avec le livre-enquête Comment l’Amérique veut changer de pape, de Nicolas Senèze (Novalis, 2019).

En fait, puisque le sujet est tentaculaire, l’auteur se concentre sur la citadelle principale de la dissidence : les États-Unis. En effet, on a amplement discuté des intrigues de couloir au Vatican, moins de l’origine américaine d’une bonne part de celles-ci.

Impossible de résumer cette enquête décapante sans simplifier à outrance. Il faut vraiment lire l’ouvrage de A à Z pour bien comprendre les relations entre les personnes et les événements.

Mentionnons tout de même que Senèze prend d’abord appui sur l’affaire McCarrick et la lettre de Mgr Vigano accusant le pape d’avoir couvert des abus sexuels – une lettre soutenue d’une manière ou d’une autre par plus de 24 évêques américains. En cela, il se montre pédagogue, en offrant au lecteur une rétrospective de la carrière des deux hommes. À terme, le brûlot de Mgr Vigano apparaît clairement pour ce qu’il est : l’arme d’un coup d’État manqué contre François.

Avant de poursuivre sur la piste des commanditaires de cet acte, Senèze se commet d’un bref exposé sur l’histoire du catholicisme aux États-Unis, plus défensif et ultramontain car immergé dans un pays à majorité protestante. Toutefois, l’autorité de l’appareil hiérarchique s’est érodée à mesure que les scandales d’abus sexuels sont devenus publics. De sorte que le financement des activités politico-ecclésiales des évêques est devenu de plus en plus difficile.

Bien que le pouvoir officiel soit resté entre les mains des évêques, les principaux bailleurs de fonds de l’épiscopat ont pris les choses en main, en quelque sorte, occupant une place croissante dans les lieux d’influence et de décision.

En gros, de riches américains, très conservateurs sur le plan moral et social (car le statu quo, surtout lorsqu’il a la couleur du néolibéralisme, avantage toujours les riches), ont de plus en plus dicté l’ordre du jour et influencé le discours officiel de plusieurs évêques.

Évidemment, pour « ce discret noyau dirigeant du catholicisme américain », l’accent mis par le pape François sur la justice sociale, sur l’immigration, sur l’environnement  est une menace directe contre leurs intérêts économiques.

Sur le plan moral, c’est plus complexe. Leur conservatisme s’explique en partie par le puritanisme de fonds des Américains – ce que détaille très bien Senèze. Mais j’ajouterais que d’alimenter sans cesse les croisades contre l’avortement, contre les droits des homosexuels, contre la contraception, contre l’accès des divorcés-remariés à la communion, etc., est non seulement une autre façon de protéger le statu quo social, mais également un moyen fort efficace d’ausculter des exigences plus dérangeantes de l’Évangile. Autrement dit : en temps de guerre culturelle au nom de la foi, tout est permis… y compris quelques compromissions avec l’Évangile.

C’est justement cette manœuvre, parfois hypocrite, parfois inconsciente, que dénonce à répétition, entre autres, le pape François.

L’enquête de Senèze plonge bien plus creux encore, et met en lumière les liens qui unissent des prélats comme Carlo Maria Vigano, Raymond Burke, Charles Chaput, Gerhald Müller, Robert Sarah d’une part, et des laïques américains influents comme Steve Banon et Tim Busch d’autre part. Elle clarifie également les agendas d’organismes comme la Napa Institute, EWTN, l’Institut Dignitatis Humanae, la Cardinal Newman Society et autres LifesiteNews.

Impossible, par ailleurs, de ne pas évoquer le Red Hat Report faisant l’objet du dernier chapitre : les milieux ultraconservateurs ont largement l’impression de s’être « fait voler » le conclave de 2013, de sorte qu’ils s’organisent pour que le prochain penche de leur « côté ». Ainsi, plusieurs militants s’efforcent de déterrer le moindre objet de scandale potentiel de la vie des prélats susceptibles de poursuivre la réforme entreprise par François, afin d’en inonder leur page Wikipédia. Toujours dans l’esprit de servir le Christ, l’Église, l’Évangile et la Vérité, évidemment…

Comment l’Amérique veut changer de pape n’est donc pas un ouvrage d’édification spirituelle. On en ressort quelque peu scandalisé par la politicaillerie et le rôle de l’argent dans la vie même de l’Église. Mais on en ressort aussi plus lucide. Et plus admiratif du pape François.

J’aimerais terminer sur un mot au sujet du cardinal Marc Ouellet. Dieu sait à quel point ce nom n’évoque pas de bons souvenirs pour plusieurs personnes au Québec, y compris au sein même de l’Église. On ne le confondra jamais avec un progressiste ou un esprit moderne, c’est le moins qu’on puisse dire.

Néanmoins, j’admets que mon appréciation de l’homme a changé pour le mieux à la lecture de l’ouvrage de Senèze. Il représentait clairement le meilleur espoir des milieux ultraconservateurs. Mais après l’élection de Jorge Bergoglio sur la chaire de saint Pierre, le cardinal, qui ne partageait assurément pas la sensibilité du nouveau pape, a opté pour la loyauté à ce dernier. Il n’a pas joué le jeu de ceux qui voyaient en lui le parfait antidote à François à la Curie. Il a accepté d’entrer dans l’esprit de réforme, dans le changement d’approche pastorale du pape. Pour un homme aussi entier et volontaire que Marc Ouellet, cela témoigne d’une humilité qui force l’admiration.

Image: Pope Francis and Rep John Boehner, Monica Argentina (2015)

6 Comments

  1. WoW, on lit, on sait, on se désole et rend triste…vraiment.
    Après avoir visionné une célébration américaine où je voyais le rouge dominer..jusqu’aux gants et souliers et tout le tralala, j’ai osé exprimer délicatement qq questions….ce qui m’a valu qq réponses du genre de l’entier désaccord envers ce Pape.
    Que le Seigneur lui donne la sante afin de poursuivre ce qu’il a commencé, là où est la vérité de l’évangile.
    Ce que nous oublions trop souvent, c’est de prier pour lui et pour ses détracteurs.
    Merci Jonathan 🙏

  2. pas seulement les athés qui remettent en doute la religion, maintenant ce sont les compagnies de communications.

  3. avec tout le territoire à couvrir, il y aurait de la place pour plusieurs papes.

  4. la papauté est devenue une histoire mondiale et pas seulement une histoire qui se limité à l’amérique.

  5. peut que l’église devrait être de toutes les luttes touchant l’actualité cela permettrait d’être actif tout en prônant le message de dieu.

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