Les catholiques et le Front national

Nous l’avons constaté comme jamais auparavant lors de la dernière présidentielle américaine : les sondages et les analyses des experts ont leur limite lorsque vient le temps de prédire l’issue d’un scrutin. À peu près personne n’avait prévu l’élection de Donald Trump.

Il ne faudrait tout de même pas conclure en l’inutilité de la réflexion sociopolitique. Seulement, il s’agit d’être plus prudent et modeste que jamais. C’est l’attitude qu’adopte Claude Dargent, dans le numéro de décembre de la revue Études, lorsqu’il s’interroge à haute voix sur la possibilité que les catholiques français votent plus volontiers qu’auparavant, ou non, pour le Front national.

Les grandes lignes, d’abord : historiquement, les catholiques et protestants français votent à droite, ce qui les distingue de tous les autres groupes religieux et non religieux – musulmans compris. Pourquoi ? La raison « classique » serait que la mouvance progressiste issue de la Révolution, prompte à dénoncer les inégalités profitant au groupe social dominant, s’est largement constituée sur le dos du christianisme en général, et de l’Église en particulier.

Cet argument a bien du sens, mais doit être manié avec circonspection, de l’avis même de Dargent. En effet, est-ce que des conflits pluriséculaires suffisent à conditionner fortement les habitudes électorales des groupes sociaux ? J’ajouterais à cela que depuis plusieurs décennies, le groupe dominant en France n’est plus les catholiques « monarchistes », mais les républicains extrêmement attachés à une version très stricte de la laïcité. Bref, suivant la logique de l’argument traditionnel, les catholiques devraient aujourd’hui se sentir en porte-à-faux par rapport à l’establishment, et donc voter à gauche… Mais voilà, autre limite : la « gauche », dérivant de ses origines, ne représente plus toujours le parti de la contestation !

Alors pourquoi les catholiques français votent-ils majoritairement à droite ? Après tout, les volets sociaux de cette tendance sont moins généreux, moins solidaires des pauvres, et donc moins « évangélique »…  Selon Dargent, c’est que les catholiques ne considèrent pas le souci des pauvres comme relevant de l’État, mais plutôt de la sphère privée (ou ecclésiale ?). Puisque la foi serait avant tout une affaire de conversion personnelle, ce n’est pas à l’État de taxer et de redistribuer la richesse, mais aux individus d’être de plus en plus engagés pour la justice sociale.

Ainsi, selon Dargent, les catholiques seraient avant tout attachés au libéralisme économique (incarné par la droite), moins contraignant, laissant plus de place à la liberté individuelle. Honnêtement, je ne sais pas quoi penser de cette thèse. Sans doute parce que comme catholique, je ne me retrouve pas dans cette ligne de pensée. Au contraire, je suis heureux quand l’État adopte des politiques sociales dans la droite ligne de l’Évangile – tant qu’il ne se fait pas exagérément paternaliste.

Mais bon, je ne suis ni Français, ni particulièrement représentatif d’un groupe social ou d’un autre, alors je veux bien acheter cette thèse, sous toutes réserves. Il reste à expliquer pourquoi les catholiques français, de droite, sont sous-représentés dans l’électorat du Front national, soit de l’extrême-droite. En effet, les catholiques, et surtout les plus pratiquants, boudent le FN dans une proportion notable.

Dargent soutient que c’est en partie parce que le FN prône un État fort – tout comme les partis de gauche, mais avec une orientation bien différente. Ainsi, les catholiques attachés au libéralisme se trouveraient mal à l’aise dans les ornières du FN. Autre raison : le FN étant anti-immigration, les catholiques, à cause de l’Évangile et des incessants plaidoyers du pape François pour un meilleur accueil des réfugiés, y seraient « spirituellement » hostiles.

Est-ce convaincant, ou pas ? Chacun en jugera. Reste à savoir si le « nouveau FN », ayant à sa tête une figure moins antipathique et controversée que Jean-Marie Le Pen, pourrait gagner des points auprès de l’électorat catholique lors de l’imminente élection. Dargent croit que oui, en valeur absolue, car le FN a progressé dans tous les segments de population; mais non, proportionnellement parlant, car l’étatisme et le discours anti-immigration demeurent, ce qui devrait continuer de constituer un frein important. À voir !

Image: Alain Muller, France – Aquitaine – Bordeaux (2013)

2 Comments

  1. Je dirais que les chrétiens sont attachés aux valeurs des partis de droite car ces derniers veulent mettre des limites au progressisme déshumanisant des partis de gauche et aussi parce que les partis de droite ont une préoccupation pour l’institution de la famille.

  2. Je dirais plutôt que la droite cherche à limiter le progrès des valeurs humaines. Un chrétien ne peut valoriser des politiques qui stigmatisent le plus grand nombre au profit du plus petit sous prétexte de valeurs familiales. Une famille qui évolue dans la pauvreté ne peut s’épanouir et progresser.

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