Bouddhisme et pleine conscience

Dans son numéro de septembre, la revue jésuite Études nous offrait, comme à son habitude, plusieurs réflexions sur des sujets variés tirés de divers domaines de la culture contemporaine. J’ai particulièrement savouré l’article sur le regretté Umberto Eco, à propos de sa conception de la philosophie comme « art de régler ses comptes avec la mort ». Mais c’est d’un autre papier, d’une importance éthique insoupçonnée, dont j’aimerais rendre compte cette semaine : « Bouddhisme et pleine conscience », de Philippe Cornu.

L’auteur commence par résumer, avec beaucoup de brio, les grandes lignes du tronc commun aux différentes confessions bouddhistes. Puis il enchaîne avec un bref état des lieux d’une pratique de plus en plus populaire en Occident : la pleine conscience, ou mindfulness.

Cette dernière est une méthode de méditation, pratiquée dans le bouddhisme, qui consiste à changer l’orientation de la conscience : au lieu d’être rivé aux objets qui nous entourent, il s’agit de braquer notre attention sur le mouvement même de notre pensée et de nos activités intérieures. En gros, c’est retourner la conscience sur elle-même, dans un mouvement qui ressemble à la démarche phénoménologique.

Il est aujourd’hui largement admis, parmi les psychiatres et les chercheurs en neurosciences, que pratiquer la pleine conscience apporte des bienfaits comme la renforcement de la défense immunitaire, la diminution du stress, l’augmentation de la capacité d’attention, etc. En fait, dès les années 1980, la pleine conscience fut « sécularisée », c’est-à-dire tirée hors de son contexte bouddhiste, pour servir à des fins thérapeutiques.

Mais voilà, est-il « bon » d’utiliser une technique bouddhiste hors de son contexte spirituel ? La question surprend, car elle peut paraître oiseuse : si une technique fait merveille indépendamment de son espace d’éclosion, pourquoi s’en priver ?

Absolument… tant que les utilisations qui en sont faites sont bénéfiques pour la collectivité. Mais qu’en est-il lorsque ce n’est pas le cas ? Par exemple, quand les forces armées utilisent la pleine conscience pour rendre ses soldats plus performants ? Ce cas, à défaut d’être décisif, fascine, car il nous rappelle qu’une chose bonne en soi peut être pervertie, et les grands contes qui modèlent notre imaginaire s’appuient souvent sur de telles « chutes » : la magie blanche devient magie noire, l’ange de lumière devient Satan, Anakin Skywalker devient Darth Vador.

Quand même, soyons raisonnables, en ce qui concerne la pleine conscience, on est loin d’assister à une perversion de cette sorte. C’est quand l’auteur affirme que la pleine conscience peut servir à faire perdurer un modèle politico-économique contraire à l’esprit du bouddhisme qu’il me convainc de la pertinence de sa question. En effet, si la pleine conscience abaisse le niveau de stress des professionnels d’aujourd’hui, on peut conclure qu’elle contribue donc à reconduire le modèle néolibéral si éloigné de l’éthique de la compassion universelle que promeut le bouddhisme – et dont la pratique de la pleine conscience vise, à l’origine, à faire voir la justesse.

Par ailleurs, est-ce qu’une vertu perd de sa force, de sa vitalité, lorsqu’elle est déracinée de son terreau d’origine ? C’est un peu aussi la question que pose l’article de Cornu. Question d’actualité, dans nos sociétés sécularisées où le christianisme survit de manière essentiellement culturelle.

Image: Caroline Cuif, Painting of Buddha in monastery (2000)

3 Comments

  1. La potentialité humaine et ses dérives, ses perversions, ses chutes, meublent l’esprit des hommes depuis les cavernes. On s’étonne qu’une préoccupation aussi triviale parvienne à traverser les millénaires en se renouvelant par l’addition des connaissances propres à chaque siècles. Le nôtre est celui de la science, de ses prétentions, de ses erreurs, de ses éclats. Mais il est surtout celui des néophytes qui s’approprient des savoirs en surfant à la surface des choses, les associent et construisent des théories fumeuses à partir d’idée à la mode. Il en est ainsi parce que notre monde est aussi mercantile et que ce genre de marchandise s’adresse à un public crédule qui gobe à peu près tout sans esprit critique. Si la pleine conscience avait un effet positif sur le système immunitaire, un effet mesuré et reproduit par des méthodes scientifiques en laboratoire, il y a longtemps que cette pratique serait appliquée aux séropositifs, aux cancéreux et autres malades immunitaires. Imaginez l’économie de médicaments. Mais nous somme aussi au siècle des tenants des complots et il s’en trouvera certains pour subodorer l’influence des pharmaceutiques. On ne s’en sort pas.

    En fait, il s’agit de la quête du surhomme, encore et toujours ce besoin premier, sinon primaire, de s’élever au-dessus de la meute en revendiquant un accès quasi ésotérique à des savoirs réservés à quelques uns, aux meilleurs, aux gagnants. Issus de la religion, il s’en dégage quelque chose de magique alors qu’on vend un cerveau apte à élever l’être au-dessus de lui-même et surtout des autres (et je ne parle pas de lévitation). Des cultes à mystères de l’antiquité aux Templiers, des Roses-Croix aux Francs-Maçons, l’homme cherche à se démarquer en appartenant à une élite. La bouille sympathique du Dalaï-lama aura peut-être contribuer à la récupération de l’intérêt des hippies pour le bouddhisme par une génération contrainte à la performance. Qui sait?

    Alors pour ce qui est de connaître la valeur résiduelle d’une technique extraite de sa pratique religieuse, c’est un peu comme demander ce que valent ces porteurs de valeurs chrétiennes mais qui sont complètement athées. Une chose peut exister en dehors de son corps premier, migrer vers d’autres formes sans pour autant se dégrader. Elle évolue, voilà tout. La vrai question est sa destination finale et à ce niveau l’Histoire est bavarde. Disons que l’enfer est pavé de bonnes intentions…

  2. Puis-je recommander la conférence « Comment contrer la désinformation scientifique » devant être présentée gratuitement le jeudi 10 novembre à l’Agora Hydro-Québec (CO_R500) du pavillon cœur des science de l’UQÀM. Le panel est impressionnant.

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